Chronique des chefs économistes

Retour sur la votation suisse

01 Juillet 2018 Par Bruno Colmant (Banque Degroof Petercam - Luxembourg School of Finance)
Bruno Colmant
Bruno Colmant: «La monnaie est un phénomène insaisissable. Tout d’abord, elle n’est plus valeur, mais uniquement sa représentation fiduciaire, c’est-à-dire fondée sur la confiance dans l’ordre étatique.» (Photo: Degroof Petercam)

Chaque semaine, Paperjam vous propose un regard de chefs économistes d’institutions bancaires et financières sur l’actualité des marchés et de l’économie. Aujourd’hui, Bruno Colmant, professeur auxiliaire à la Luxembourg School of Finance, analyse le vote négatif de la Suisse sur la monnaie pleine.

Il y a quelques semaines, la Suisse a voté négativement sur un concept inédit: la monnaie pleine. Il s’agissait, en réalité, du Plan de Chicago. De quoi s’agit-il?

La monnaie est un phénomène insaisissable. Tout d’abord, elle n’est plus valeur, mais uniquement sa représentation fiduciaire, c’est-à-dire fondée sur la confiance dans l’ordre étatique. De surcroît, c’est en même temps un stock (constitué par les pièces et les billets imprimés par les banques centrales qu’on appelle la monnaie de base ou la monnaie «banque centrale») et un flux généré par les banques commerciales. En effet, un euro placé dans une banque commerciale trouvera, plus que probablement, son aboutissement dans un prêt à un agent économique qui va, lui-même, utiliser cet euro qui finira, sous forme de dépôt, dans une autre banque commerciale, etc. C’est ce que les économistes appellent le multiplicateur du crédit: la monnaie entraîne sa propre réjuvénation, raison pour laquelle la divinité qui lui est associée est souvent celle de la fécondité.

De nos jours, les régulateurs bancaires modulent la création de monnaie bancaire en imposant des exigences en matière de capitaux propres.

Bruno Colmant, professeur auxiliaire à la Luxembourg School of Finance

Auparavant, les banques commerciales devaient constituer des réserves (qualifiées de fractionnaires), prélevées sur leurs actifs et placées à la banque centrale. Plus ces réserves obligatoires étaient faibles, plus la monnaie créée par les banques centrales se créait facilement puisqu’elle «glissait» fluidement d’un bilan bancaire à un autre. De nos jours, les régulateurs bancaires modulent la création de monnaie bancaire en imposant des exigences en matière de capitaux propres. La rapidité de la monnaie est plutôt calibrée par le passif plutôt que l’actif des banques commerciales. 

En période d’expansion conjoncturelle, la croissance économique est généralement accompagnée par une augmentation de la masse monétaire, elle-même corrélée à l’inflation. En revanche, en période de contraction, telle que celle que nous avons traversée après 2008, la masse monétaire se resserre. Elle conduit, selon l’économiste américain de Yale Irving Fisher (1867-1947), à la déflation par la dette.

Selon l’auteur, c’est la variation du flux monétaire créée au travers des bilans des banques commerciales qui entraîne la succession des phases d’expansion et de contractions économiques.

Bruno Colmant, professeur auxiliaire à la Luxembourg School of Finance

C’est dans ce contexte que, dès les années 20, certains économistes américains, ultérieurement rejoints par Irving Fisher, imaginèrent une révolution monétaire qui sera qualifiée de «Plan de Chicago». Convaincus que la monnaie ne peut être qu’un stock de biens publics et non pas un flux variable généré par les banques commerciales (qu’ils accusaient de secrètement imprimer de la monnaie), ces théoriciens imaginent un système de réserves obligatoires de 100%. En d’autres termes, tous les dépôts récoltés par une banque commerciale (et non pas une faible fraction d’entre eux) devraient être intégralement déposés auprès de la banque centrale. Les réserves fractionnaires seraient donc de 100%.

Mais pourquoi Irving Fisher émit-il cette singulière idée, rassemblée dans un ouvrage «100% Money and the Public Debt» publié en 1935, avec un tel retentissement qu’elle fut sérieusement examinée par plusieurs membres du Congrès américain et même par le président Roosevelt? Parce que, selon l’auteur, c’est la variation du flux monétaire créée au travers des bilans des banques commerciales qui entraîne la succession des phases d’expansion et de contractions économiques. Selon Irving Fisher, la création monétaire n’accompagne pas les fluctuations économiques: elle les crée.

Ce plan séparerait donc la fonction monétaire des banques commerciales de leur fonction de crédit. Selon Irving Fisher, les avantages théoriques en seraient un meilleur contrôle des phases de crédit et une baisse du crédit privé, un renforcement de la stabilité financière par l’évitement des bank runs et autres paniques, une annulation des dettes publiques détenues par les banques commerciales en contrepartie de leur dette vis-à-vis de la banque centrale et un contrôle étatique de l’inflation.

L’application du Plan de Chicago serait, bien sûr, une révolution. Ce serait même l’antimatière de la monnaie.

Bruno Colmant, professeur auxiliaire à la Luxembourg School of Finance

Si le Plan de Chicago était appliqué, l’utilité des banques commerciales serait réduite à un rôle intermédiaire de teneur de compte puisqu’elles seraient dépossédées de la création monétaire. Cela signifierait leur nationalisation et la récupération, par l’État, du droit régalien et exclusif de battre monnaie. Le Plan de Chicago serait incidemment un lointain écho aux systèmes ancestraux de monnaie physique (or, argent, cuivre, etc.) dont les États détenaient le privilège de la frappe et dont Irving Fisher plaida le bien-fondé dans de nombreuses publications. La dette publique serait, quant à elle, inscrite exclusivement au bilan de la banque centrale. La masse monétaire serait alors augmentée ou diminuée selon les objectifs de la politique budgétaire et monétaire. Un gouvernement déciderait de susciter de l’inflation pour combattre le chômage ou de contracter la masse monétaire en cas d’inflation non souhaitée.

L’application du Plan de Chicago serait, bien sûr, une révolution. Ce serait même l’antimatière de la monnaie. Elle constituerait aussi un retour illusoire à ce que Keynes appelait une «économie de Robinson Crusoé», sachant que ce plan serait fortement déflationniste. Le Plan de Chicago est-il une sorcellerie monétaire ou une idée construite? À mon intuition, c’est une hantise et une alchimie incertaine. Le seul prix Nobel qui en prit la défense fut Maurice Allais (1911-2010, prix Nobel 1988), mais son inclinaison communiste était incontestable. Ceci étant, si le Plan de Chicago est l’Armageddon monétaire, il a le mérite de rappeler les sages paroles de John Pierpont Morgan (1837-1913): «Gold is money, everything else is credit.»