Chronique des chefs économistes

L’oracle a parlé

10 Juin 2018 Par Philippe Ledent (ING Belux)
Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux
Philippe Ledent: «La BCE veut garder toute la liberté d’agir si nécessaire. Mais elle pourrait préparer le terrain pour des annonces plus précises lors des réunions suivantes.» (Photo: ING Belux)

Chaque semaine, Paperjam vous propose un regard de chefs économistes d’institutions bancaires et financières sur l’actualité des marchés et de l’économie. Aujourd’hui, Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux, analyse le discours tenu par l’économiste Peter Praet sur la clarification de la politique poursuivie par la BCE.

On retiendra de la semaine écoulée le speech de l’économiste belge Peter Praet, chief economist de la Banque centrale européenne (BCE) et architecte (parmi d’autres) de la politique monétaire très accommodante de la BCE. Peter Praet a en effet toujours défendu la politique de taux négatifs de même que les achats, par la BCE, d’actifs financiers sur les marchés, alors que d’autres décideurs influents de la BCE, à l’image du président de la Bundesbank, ont depuis un certain temps déjà exprimé leur préférence pour une politique monétaire un peu moins accommodante. 

En vue de stimuler l’économie par l’abaissement des taux longs, la BCE pratique depuis mars 2015 des achats d’obligations chaque mois sur les marchés.

Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux

Dans son discours, Peter Praet n’a d’abord pas nié les quelques faiblesses que rencontre actuellement la zone euro sur le plan économique. Mais, pour lui, celles-ci devraient être passagères. Il reste donc plutôt optimiste quant au cycle économique de la zone euro. Par ailleurs, il est apparu très confiant par rapport à la capacité de l’inflation à faire son retour, notamment en raison, avance-t-il, de la capacité des salaires à progresser. Ses mots semblent annoncer que lors de la réunion de politique monétaire de cette semaine, les projections économiques élaborées par le staff de la BCE seront revues à la hausse, au moins en matière d’inflation. 

Compte tenu de ce contexte porteur, M. Praet a évoqué pour la première fois l’idée de mettre progressivement fin aux achats d’actifs par la BCE, alors que jusqu’à présent, le message donné par la BCE était plutôt qu’il était prématuré de discuter de ce point. Pour rappel, en vue de stimuler l’économie par l’abaissement des taux longs, la BCE pratique depuis mars 2015 des achats d’obligations chaque mois sur les marchés. Par ses achats, la BCE pousse le prix des obligations à la hausse, et donc les taux à la baisse. Le discours de P. Praet tend à montrer que même pour les plus fervents défenseurs d’une politique accommodante, la question de la fin de cette politique mérite à présent d’être posée. 

Il y a encore trop d’incertitudes et de dossiers politiques explosifs à l’échelle de la zone euro.

Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux

Concrètement, on peut s’attendre à ce que la réunion de politique monétaire de cette semaine apporte des éléments nouveaux sur les prochaines actions de la BCE. Attention, elle ne devrait pas annoncer directement la prochaine fin de son programme. Il y a encore trop d’incertitudes et de dossiers politiques explosifs à l’échelle de la zone euro. Dès lors, la BCE veut garder toute la liberté d’agir si nécessaire. Mais elle pourrait préparer le terrain pour des annonces plus précises lors des réunions suivantes. C’est fondamentalement une bonne nouvelle, car cela veut dire que la BCE croit à une normalisation possible de sa politique monétaire. «Enfin!», aurait-on presque envie de dire. Il reste par contre à savoir comment les marchés financiers vont réagir à cette «bonne» nouvelle, car elle est également synonyme, à terme, de taux plus élevés. Restons donc attentifs à la conférence de presse de la BCE de ce jeudi, et à la réaction qu’elle suscitera dans les marchés.