Chronique des chefs économistes

L’inflation aurait-elle disparu?

25 Mars 2018 Par Bruno Colmant (Banque Degroof Petercam - Luxembourg School of Finance)
Bruno Colmant Degroof Petercam Luxembourg School of Finance
Bruno Colmant, head of macro research à la banque Degroof Petercam et professeur à la Luxembourg School of Finance 

Comme les autres instituts d’impression monétaire, la Banque centrale européenne (BCE) s’est lancée, depuis 2015, dans un gigantesque programme de création monétaire qui dépassera 2.200 milliards d’euros. L’objectif de cette mesure non conventionnelle vise à susciter une inflation. Or, contre toute attente, la création monétaire de la BCE amène à peine l’inflation au seuil symbolique de 2% dont cette institution devra d’ailleurs peut-être faire le deuil. Que se passe-t-il?

1. Le niveau d’inflation ne peut pas s’analyser dans le temps court, mais plutôt dans le cycle long. La décennie maudite des années 70 vit le système monétaire d’après-guerre (les accords de Bretton Woods de 1944 à 1971) être sabordé avant que deux chocs pétroliers et une transition brutale de l’économie manufacturière vers l’économie de services ne conduisent à l’effondrement. À cette époque, les gouvernements occidentaux tentèrent de stimuler l’économie par une politique de déficit budgétaire qui embrasa l’endettement public, déclencha une inflation eschatologique et entraîna des rafales de dévaluations. Au début des années 80, les banques centrales agirent de manière synchronisée pour atténuer cette inflation. S’ensuivit une période qualifiée de «grande modération» qui conduisit, après la récession de 2009, à une inflation très basse, et sans doute trop basse. Il fallait protéger le pouvoir d’achat du capital.

2. Le vieillissement de la population est l’arrière-plan commun à tous les scénarios économiques qu’il conditionne. On constate une augmentation de la propension à épargner qui obère la consommation. Ce phénomène est intuitivement compréhensible: passé un certain âge, il est complexe de constituer une épargne de précaution. Par ailleurs, les bouleversements technologiques anéantissent le maintien au travail des personnes âgées. Il en résulte un comportement prudent conduisant au maintien d’une épargne prévenante.

Pour certains économistes, l’économie mondiale serait d’ailleurs entrée dans une période de stagnation séculaire.

Bruno Colmant, head of macro research à la banque Degroof Petercam et professeur à la Luxembourg School of Finance

3. Nos économies traversent un choc technologique dont l’envergure est titanesque. Or, cette révolution, destructrice d’emplois, suscite une défiance qui accompagne la constitution d’épargne (et donc la contrainte de la consommation) tout en limitant la rémunération du travail. L’explication de l’influence déflationniste de la mécanisation du travail est d’ailleurs parfaitement expliquée par Karl Marx (1818-1983). La révolution technologique conduit à éroder l’inflation.

4. Pour certains économistes, l’économie mondiale serait d’ailleurs entrée dans une période de stagnation séculaire, c’est-à-dire une période prolongée de faible croissance économique. Ce contexte serait alimenté par un accroissement limité de la population et un excès d’épargne sur l’investissement.

5. Le choc conjoncturel de 2008 a constitué un traumatisme profond. La précarisation de l’emploi (travaux atypiques, ubérisation, flexibilité accrue mais nécessaire du marché de l’emploi) entraîne une atténuation des revendications salariales dans un marché du travail déstructuré. Cela conditionne négativement l’inflation qui est elle-même étouffée par une concurrence salariale dans la zone euro. La sécurité de l’emploi prime alors sur les augmentations salariales.

6. Les inégalités sociales croissantes, amplifiées par une décennie de crise, constituent autant de facteurs de désinflation. La peur de la chute sociale suscite des comportements prudents d’épargne. Il en résulte une pression négative sur la consommation et sur les investissements de nature désinflationniste.

L’influence allemande a conduit à imposer des politiques d’austérité monétaires et budgétaires.

Bruno Colmant, head of macro research à la banque Degroof Petercam et professeur à la Luxembourg School of Finance

7. La dette publique étouffe la croissance et donc l’inflation. C’est une intuition avancée par l’économiste Ricardo (1772-1823) qui supputait que les agents économiques augmentaient leur épargne au détriment de la consommation, donc de l’inflation, quand ils prenaient conscience qu’ils devraient payer l’endettement public par leurs impôts.

8. Au sein de la zone euro, la gestion de la crise a contribué à aggraver les convergences déflationnistes. L’influence allemande a conduit à imposer des politiques d’austérité monétaires et budgétaires.

9. Dans certains secteurs, l’économie traverse un phénomène de désendettement qui comprime l’activité économique. Ceci se combine à un piège de la liquidité qui rend la politique monétaire partiellement inopérante.

10. Enfin, d’autres phénomènes jouent sans doute un rôle dans la désinflation de l’économie. La sphère marchande devient une salle d’enchère universelle au sein de laquelle de grandes plateformes de commerce, telles qu’Amazon, suscitent une transparence des prix qui compresse l’inflation.