Chronique des chefs économistes

La BCE peut prendre son temps

08 Avril 2018 Par Philippe Ledent (ING Belux)
Philippe Ledent
Selon Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux, «l’ampleur de la crise de 2008-2009 peut avoir joué un rôle dans la lenteur du retour de l’inflation, mais certaines évolutions structurelles de l’économie, comme le commerce par internet, peuvent aussi l’avoir ralenti». (Photo: ING)

Chaque semaine, Paperjam vous propose un regard de chefs économistes d’institutions bancaires et financières sur l’actualité des marchés et de l’économie. Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux, aborde le sujet de l’inflation.

L’amélioration conjoncturelle qui caractérise la zone euro depuis deux ans a permis à de nombreuses variables économiques de retrouver des valeurs plus normales, ou du moins de pointer dans la bonne direction. On ne peut pas vraiment en dire autant de l’inflation, qui reste particulièrement faible dans la zone euro.

En effet, en mars, l’inflation (qui est définie comme la croissance sur un an des prix à la consommation) n’a atteint que 1,4% pour l’ensemble de la zone euro. Certes, c’est mieux que les 1,1% du mois de février, et cela pourrait donner l’impression que dans ce domaine également, les choses sont en train de rentrer dans l’ordre. Ce n’est pourtant qu’une illusion d’optique.

Le fait que l’inflation reste très modeste n’est pas dramatique en soi.

Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux

La majeure partie de la progression doit être attribuée à des éléments qui ne reflètent pas de réelles tensions internes sur les prix: prix mondiaux des matières premières, taxes et accises sur le tabac et l’alcool… D’ailleurs, si l’on exclut ces composantes et que l’on se concentre sur les tensions internes sur les prix au travers de la zone euro, l’inflation n’atteint «que» 1,0% en mars, tout comme au cours des deux premiers mois de l’année.

Le fait que l’inflation reste très modeste n’est pas dramatique en soi. Ce n’est même pas une surprise, dans la mesure où le même phénomène a été observé aux États-Unis, dont le cycle économique a au moins trois ans d’avance sur le cycle de la zone euro: le retour de l’inflation a pris beaucoup de temps, et ce n’est que cette année qu’elle pourrait représenter un danger, alors que l’économie américaine a déjà presque neuf ans de croissance derrière elle. L’ampleur de la crise de 2008-2009 peut avoir joué un rôle dans la lenteur du retour de l’inflation, mais certaines évolutions structurelles de l’économie, comme le commerce par internet, peuvent aussi l’avoir ralenti.

La BCE n’a pas de raison d’agir dans la précipitation: elle est avant tout la garante de la stabilité des prix.

Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux

Toujours est-il qu’on ne peut certainement pas parler d’un retour imminent de l’inflation dans la zone euro. Cela a bien entendu des conséquences sur le comportement de la Banque centrale européenne (BCE). Même si beaucoup d’épargnants et d’institutions financières aimeraient voir les taux remonter le plus vite possible, la BCE n’a pas de raison d’agir dans la précipitation: elle est avant tout la garante de la stabilité des prix, qui se définit comme une inflation inférieure mais proche de 2% à moyen terme. Puisqu’on en est encore loin et que rien n’indique un retour rapide à une telle valeur, la BCE devrait pour l’instant maintenir une certaine prudence en matière de taux d’intérêt.

À plus long terme, le maintien de la reprise économique (que l’on espère la plus longue possible) devrait, in fine, faire resurgir quelques tensions inflationnistes, mais probablement pas avant 2019-2020, et pour autant qu’aucun choc économique négatif ne vienne frapper la zone euro d’ici là. En d’autres termes, la BCE peut vraiment prendre son temps.