Chronique des chefs économistes

Économie russe: démographie, dépendance et disruption

08 Juillet 2018 Par Stefan Van Geyt (KBL epb)
Stefan Van Geyt
Stefan Van Geyt: «Oublions le ballon rond l’espace d’un instant et intéressons-nous aux perspectives de l’économie russe hors des stades.» (Photo: KBL epb)

Chaque semaine, Paperjam vous propose un regard de chefs économistes d’institutions bancaires et financières sur l’actualité des marchés et de l’économie. Aujourd’hui, Stefan Van Geyt, group CIO au sein de KBL European Private Bankers, analyse la situation économique en Russie.

Si la Russie est sur toutes les lèvres en cette période de Coupe du monde de football, oublions le ballon rond l’espace d’un instant et intéressons-nous aux perspectives de l’économie russe hors des stades.

La Russie est le plus grand pays du monde en termes de superficie, l’un des plus gros producteurs de pétrole au monde et son ratio dette/PIB atteint à peine 12%. Les perspectives du pays semblent plutôt prometteuses, n’est-ce pas? Pas si l’on considère trois autres facteurs beaucoup plus importants: la démographie, la dépendance et les perturbations.

Entre le milieu des années 1990 et le milieu des années 2000, la population de la Russie a diminué à un taux annuel alarmant de 0,5%.

Stefan Van Geyt, group CIO au sein de KBL European Private Bankers

Commençons par la démographie. Entre le milieu des années 1990 et le milieu des années 2000, la population de la Russie a diminué à un taux annuel alarmant de 0,5%, soit environ 800.000 habitants par an. Malgré un faible taux de natalité et une espérance de vie moyenne de seulement 70,5 ans, la croissance démographique s’est stabilisée depuis et se situe à présent juste au-dessus de zéro.

La dépendance est liée au pétrole, bien entendu, reflétant le fait que 80% des exportations du pays sont liées à l’énergie. Bien que la Russie figure également parmi les premiers exportateurs mondiaux de métaux, les hydrocarbures sont ses principaux produits d’exportation. En témoigne la composition de son indice boursier, avec 50% de la valeur de marché liée à l’énergie et 15% aux métaux. Les secteurs liés à la consommation intérieure sont à peine représentés.

Lorsque le pétrole s’effondre, le rouble le suit, et les revenus pétroliers, exprimés en dollars américains, comblent rapidement le déficit lié au prix du pétrole.

Stefan Van Geyt, group CIO au sein de KBL European Private Bankers

L’économie russe est donc fortement exposée aux fluctuations du prix du pétrole. Heureusement, le rouble l’est également. Ainsi, lorsque le pétrole s’effondre, le rouble le suit, et les revenus pétroliers, exprimés en dollars américains, comblent rapidement le déficit lié au prix du pétrole. C’est probablement la raison pour laquelle la Russie, contrairement à d’autres pays émergents producteurs de pétrole, n’a jusqu’à présent jamais réduit ses subventions à l’énergie et qu’elle est le quatrième consommateur d’énergie au monde (derrière la Chine, les États-Unis et l’Inde). 

Enfin, et c’est peut-être le plus important, examinons la question des perturbations.

Près de 50% de la consommation mondiale de pétrole est liée au transport. La montée en puissance des véhicules électriques (VE) constitue donc une menace évidente pour les pays exportateurs de pétrole. Les VE devraient représenter 35% des ventes de voitures d’ici 2040, et cette prévision tend à augmenter en ce qui concerne l’avenir. L’horloge tourne pour tous les pays producteurs de pétrole, et la Russie est loin derrière la courbe.

Il est urgent pour le pays de se réinventer en diversifiant son économie et en soutenant l’esprit d’entreprise.

Stefan Van Geyt, group CIO au sein de KBL European Private Bankers

En bref, il est urgent pour le pays de se réinventer en diversifiant son économie et en soutenant l’esprit d’entreprise. Pour cela, il faut s’attaquer à la corruption systémique, rationaliser la bureaucratie et renforcer le faible système juridique. 

De grands pays exportateurs de matières premières comme l’Australie et le Canada se sont déjà engagés sur cette voie, et même l’Arabie saoudite mène à présent des efforts soutenus pour réformer et diversifier son économie. Le président Poutine leur emboîtera-t-il le pas? Il lui reste six ans pour prouver qu’il peut le faire.