Chronique des chefs économistes

Discours en pagaille!

04 Mars 2018 Par Philippe Ledent (ING Belux)
Selon Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux, «les taux courts vont encore grimper aux États-Unis, ce qui pourrait à plus long terme ralentir davantage que prévu l’économie américaine». (Photo: ING)

Chaque semaine, Paperjam vous propose un regard de chefs économistes d’institutions bancaires et financières sur l’actualité des marchés et de l’économie. Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux, décortique les grands discours de ces derniers jours.

La semaine écoulée a été marquée par plusieurs discours de personnes-clés sur des sujets qui le sont tout autant. On aurait dès lors du mal à en commenter un en particulier. D’un côté, le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, s’est exprimé devant le Parlement européen. De l’autre, Jeremy Corbyn, le leader de l’opposition britannique, et Theresa May en personne se sont exprimés sur leur vision du Brexit. À ce sujet, on retiendra surtout que le Brexit n’est nullement remis en cause. Les Britanniques ont simplement du mal à s’accorder sur la forme qu’ils veulent que prenne celui-ci.

Mais le plus important des discours venait probablement des États-Unis, où Jerome Powell, le tout nouveau président de la banque centrale américaine (Fed), faisait son baptême du feu lors de son allocution à la commission des services financiers de la Chambre des représentants.

Que faut-il en retenir? D’une part, que la Fed considère les mesures prises par l’administration Trump (réforme fiscale, augmentation des dépenses…) comme suffisamment stimulantes que pour se permettre d’aller à contre-courant. Elle devrait donc remonter encore ses taux directeurs à trois, voire quatre, reprises cette année. D’autre part, et c’est là un commentaire très technique en apparence mais qui a son importance, Jerome Powell a déclaré accorder un certain intérêt aux règles de politique monétaire. Par une telle règle, les décisions de la banque centrale sont liées «mécaniquement» aux conditions macroéconomiques et financières (croissance, inflation, taux de change, éventuellement). Le jugement du banquier central et le biais qu’il peut introduire dans les décisions de politique monétaire jouent alors un rôle moins important.

On se rappellera d’ailleurs que le «père» de la règle la plus connue de politique monétaire, John Taylor, était également cité comme candidat possible à la tête de la Fed. Or, l’application d’une telle règle dans les conditions actuelles de l’économie américaine pousserait la Fed à être bien plus agressive dans ses impulsions de taux.

Il semble au final que les marchés aient retenu deux choses de ce discours: (1) les taux courts vont encore grimper aux États-Unis, ce qui (2) pourrait à plus long terme ralentir davantage que prévu l’économie américaine. Cette dernière conclusion s’est marquée par un tassement un peu paradoxal des taux longs. Dès lors, quand on compare les taux courts et les taux longs aux États-Unis, l’avantage reste aux taux longs, mais ne cesse de se réduire. Il n’est plus que d’une bonne centaine de points de base (soit 1%). Or, l’histoire a toujours montré que si cet écart devient négatif, et que les taux courts deviennent plus élevés que les taux longs, une récession de l’économie américaine intervient dans l’année qui suit.

Dans la mesure où les indicateurs de l’activité économique ne cessent de s’améliorer pour le moment, un tel scénario n’est pas pour tout de suite, mais on restera quand même attentif aux signaux donnés par les marchés financiers.