Claude Frisoni (Directeur sortant du CCRN)

«En 20 ans, la culture est devenue une vraie profession»

10 Décembre 2013 Interview par France Clarinval
Claude Frisoni: «Luxembourg pourrait devenir un centre d’excellence en matière d
Claude Frisoni: «Luxembourg pourrait devenir un centre d’excellence en matière de création.» (Photo: David Laurent / archives)

Ce 10 décembre, les officiels de la culture se joindront à ses amis artistes pour dire au revoir à Claude Frisoni qui prendra sa retraite dans quelques jours. Trois questions à l’intéressé qui préfère toujours les aphorismes aux bilans.

Monsieur Frisoni, vous avez passé 35 ans au Luxembourg dans le domaine culturel. Quelles sont pour vous les grandes avancées à retenir?

«Le Luxembourg d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui dans lequel j’ai commencé ma carrière en 1977. Il faut se souvenir qu’en matière culturelle, il n’y avait pas grand-chose, même si ce n’était pas tout à fait le désert que l’on dit.

C’est Robert Krieps qui, dans les années 80, a posé les jalons d’un Luxembourg culturel. Il n’avait pas peur de parler d’ambition culturelle pour le pays. C’est lui qui a posé la candidature de Luxembourg pour être la Capitale européenne de la culture en 1995… Cette année-là a été le déclencheur de beaucoup de choses, non seulement les infrastructures qui ont suivi dans les années Hennicot, mais aussi un état d’esprit avec la création de bon nombre d’associations et collectifs d’artistes qui ont largement fait leurs preuves depuis.

Plus encore, c’est la société tout entière qui a évolué, notamment en s’ouvrant et en s’internationalisant. Quand j’ai sous-titré 1995 «année de toutes les cultures», je me suis presque fait lyncher. Aujourd’hui le «multi-culti» fait partie du branding du Luxembourg et est mis en avant comme un atout. Divers aspects sociétaux ont considérablement changé et continuent à évoluer.

Quelle est votre plus grande réussite pendant cette carrière?

«Mon principal succès est immatériel, intangible. C’est d’avoir contribué à imposer la culture comme faisant partie du développement de la société. Il y a 20 ans, un professeur de piano au conservatoire n’était pas considéré comme un professeur à part entière. Un directeur de théâtre n’était pas un directeur… L’idée a progressé que la culture est une vraie profession, avec des études, des gens de métiers, des règles, des valeurs… qui se paient.

En 20 ans, nous avons crédibilisé le fait culturel. Luxembourg peut se targuer d’avoir un budget de la culture proportionnellement plus élevé que celui de la France. Il reste cependant à accorder plus de foi en nos artistes et nos talents locaux.

Justement, quel serait votre grand regret?

«Outre le fait que je ne vais pas avoir le temps que j’aurais aimé, et que la mission aurait mérité de passer convenablement le flambeau à mon successeur, je trouve en effet dommage que Luxembourg garde une sorte de complexe d’infériorité. Les grands événements populaires, rassembleurs mobilisent généralement des artistes étrangers. On pense toujours qu’il y a mieux ailleurs. Statistiquement, bien sûr, l’étranger est vaste et les pointures y sont nombreuses. Mais, il y a des Luxembourgeois de grand talent qui ne sont que trop peu appelés ici.

À l’inverse, mais cela part du même complexe, on a encore tendance à se satisfaire d’un 'pour Luxembourg, c’est bien', ce qui est un non-sens et qui dévalorise les bons artistes. Il y a clairement une carte à jouer ici, un concept à inventer pour valoriser la création, comme on a pu le faire avec l’ingénierie financière ou l’audiovisuel et les nouveaux médias… Luxembourg pourrait, devrait, devenir un centre d’excellence en matière de création.»