Bertrand Piccard (Président de la fondation Solar Impulse)

«Changer de paradigme pour innover»

04 Septembre 2017 Interview par Jonas Mercier
Bertrand Piccard
«Ce ne sont pas forcément les nouvelles idées qui manquent, mais il faut changer notre façon de voir les choses pour les développer», estime Bertrand Piccard. (Photo: Estelle Tamisier/List)

Pionnier de l’aviation solaire et des technologies durables, Bertrand Piccard était au Luxembourg, lundi, dans le cadre de la conférence internationale «Life Cycle Management», organisée par le List. Le Suisse estime que ce sont les gouvernements qui doivent créer l’environnement nécessaire à l’innovation.

Monsieur Piccard, vous avez fait le tour du monde en avion sans utiliser une goutte de carburant. Quel a été le principal enseignement que vous avez retiré de cette expérience?

«Que le changement de paradigme est la seule façon d’innover et de faire avancer le monde. Vous savez, je n’ai trouvé aucun partenaire issu de l’industrie aéronautique pour soutenir mon projet. Les sponsors de Solar Impulse proviennent du secteur de la chimie et sont des fabricants d’ascenseurs ou encore des horlogers suisses. Pourquoi? Parce que les ingénieurs aéronautiques que j’ai contactés m’ont dit que voler autour du monde uniquement grâce à l’énergie solaire était impossible.

Ce ne sont pas forcément les nouvelles idées qui manquent, mais il faut changer notre façon de voir les choses pour les développer. L’économie circulaire, par exemple, n’a eu besoin d’aucune innovation. Il a juste fallu que les entreprises réfléchissent entre elles et non plus chacune de leur côté.

Dans 10 ans, des avions électriques pourront transporter des passagers.

Bertrand Piccard, président de la fondation Solar Impulse

À notre atterrissage en Europe, après les trois jours de vol nécessaires pour traverser l’Atlantique, nous avions plus d’énergie dans nos batteries qu’au moment du décollage. Ce qui semblait impossible aux ingénieurs que j’ai contactés est donc désormais possible. Et je peux vous dire que dans 10 ans, des avions électriques pourront transporter une cinquantaine de personnes sur des distances courtes, mais suffisantes pour relier les grandes villes entre elles.

Comment pensez-vous pousser les industriels à «changer de paradigme» et prendre plus de risques pour innover?

«Il faut forcer les gens à évoluer s’ils ne sont pas capables de le faire tout seuls. Pour cela, les gouvernements doivent mettre en place des cadres légaux qui vont proposer des objectifs à atteindre.

Je ne dis pas qu’il faut remplacer du jour au lendemain des voitures à combustion par des voitures électriques, mais qu’on peut définir un seuil de consommation énergétique que les voitures qui seront vendues dans cinq ans ne pourront pas dépasser. Cela donnera aux entreprises la certitude que leurs innovations arriveront sur le marché et que la demande existera.

Notre but est de trouver 1.000 solutions d’ici la COP24, fin 2018.

Bertrand Piccard, président de la fondation Solar Impulse

C’est dans cette optique que nous avons lancé l’Alliance mondiale pour les solutions efficientes. Celle-ci est en train d’inventorier toutes les technologies existantes. Notre objectif est de pouvoir proposer un maximum de solutions expertisées aux gouvernements du monde entier pour les pousser à fixer des objectifs plus ambitieux. Car les technologies pour réduire considérablement notre consommation d’énergie existent déjà et certaines start-up ont trouvé des solutions pour les rendre bien moins chères.

Notre but est de trouver 1.000 solutions dans l’eau, la construction, la mobilité, les processus industriels, l’agriculture, etc. pour les présenter lors de la COP24, fin 2018.

Que pensez-vous de l’initiative de space mining lancée par le gouvernement luxembourgeois?

«Je fonctionne beaucoup en conciliant les extrêmes. Et je pense qu’en restant dans un seul extrême, on ne va pas réussir. Si à un moment, nous pouvons aller chercher dans l’espace les matériaux rares qu’il nous manque pour développer davantage l’utilisation des énergies renouvelables, alors pourquoi pas? Maintenant, si notre seul but est d’y chercher des énergies fossiles, je pense qu’on se trompe.»