Lobbying

Une place à prendre, une Place à défendre

14 Avril 2015 Par Jean-Michel Lalieu
Les millionnaires du lobbying
Estimation des dépenses en lobbying auprès de l'UE en 2013 (fourchette haute) Photo: Maison Moderne / Source: LobbyFacts.eu

Bruxelles est un nid de lobbyistes qui tentent d’influencer la législation européenne. Le Luxembourg apparaît trop peu représenté pour défendre valablement ses intérêts, notamment financiers. De nouveaux acteurs se préparent à prendre la route vers la capitale de l’Europe pour y peser de tout leur poids.

Bruxelles, place du Luxembourg. Autour du cercle de verdure qui sert de voie d’entrée vers le Parlement européen, tavernes et restaurants ne désemplissent pas. Touristes d’un jour, sans doute, mais ces lieux de rendez-vous sont aussi très prisés des avocats d’affaires, consultants ou représentants des grandes industries qui font le siège des institutions européennes. Leurs bureaux sont proches, dans le périmètre qui délimite le quartier européen de Bruxelles, soit autour des bâtiments du Conseil et de la Commission, rond-point Schuman, et du Parlement.

À Bruxelles, la présence des lobbies est un phénomène bien connu. La capitale belge en vit largement. Leur nombre exact reste un mystère, mais on l’estime généralement entre 15.000 et 30.000, sans plus de précisions. Si le centre névralgique de leur attention reste la place du Luxembourg, ironie des lieux, les intérêts luxembourgeois semblent étrangement peu représentés au cœur de l’Europe. Selon les tout derniers chiffres du Registre européen de transparence, au sein duquel les groupes d’intérêt peuvent s’inscrire sur base volontaire pour accéder plus facilement aux hauts responsables de la Commission et aux parlementaires, le Grand-Duché affiche 49 entités (voir tableau page 24). L’Allemagne en compte plus de 900, la France et le Royaume-Uni plus de 850. Question de taille? Entre autres. «Au niveau du Parlement, je constate que l’Irlande, qui n’est pas beaucoup plus grande, est bien mieux représentée, observe Claude Turmes, eurodéputé vert luxembourgeois. À Bruxelles, le gouvernement luxembourgeois est un de ceux qui affichent le moins de lobbyistes. Ça s’améliore ces dernières années, mais des pans entiers des administrations du pays n’ont pas encore compris l’importance d’y être.» Or, depuis la crise économique et financière dont l’Europe tente de se remettre, de nombreuses règles édictées par les instances européennes ont eu pour objectif de mieux réglementer les pratiques du monde de la finance. Des enjeux qui concernent au premier chef une place financière de l’importance de Luxembourg.

Luxembourg, poids plume

Depuis que «Bruxelles» a pris les choses en main, les représentants des intérêts des grandes places ou groupes financiers font le siège de la capitale belge. Selon une enquête publiée il y a tout juste un an(1), on y recenserait plus de 1.700 lobbyistes du monde de la finance représentant quelque 700 organisations. Et pour défendre leurs banques d’affaires et la City, les Britanniques n’hésitent pas à tirer les premiers. Avec une puissance de feu, illustrée par la aussi puissante que discrète City of London Corporation, qui est ravageuse. Avec quelque 150 groupements, ils viennent largement en tête, devant l’Allemagne et la France. Le Luxembourg, lui, n’en compte qu’une poignée. Onze, selon l’étude qui tient compte des entités ayant précisé leur intérêt pour les matières financières dans leur déclaration.

Déséquilibre flagrant? «Nous étions déjà à Bruxelles avant la crise. Nous avons accru notre présence progressivement en travaillant en commun avec l’Alfi», explique Serge de Cillia, CEO de l’Association des banques et banquiers du Luxembourg (ABBL). Actuellement, trois personnes représentent l’ABBL et l’Alfi à Bruxelles, deux employés temps plein et un stagiaire sous contrat d’un an. «Mais dans les faits, nous disposons d’un effectif plus étendu, poursuit le CEO. Lorsqu’il faut plaider un dossier spécifique devant la Commission ou une commission parlementaire, nous envoyons des spécialistes en support de l’équipe en place.» Enfin, l’ABBL et l’Alfi font encore reposer la défense de leurs intérêts sur la Fédération bancaire européenne et l’Efama (European Fund and Asset Management Association). «À ce niveau, nous sommes présents dans tous les comités. Et si la position de la Fédération est identique à la nôtre, nous nous y rallions», note encore Serge de Cillia.

Travailler À distance

Cette stratégie de travail à distance et de délégation aux fédérations européennes, dictée par les contraintes financières et facilitée par la proximité géographique, est celle adoptée par beaucoup d’organisations luxembourgeoises. La Confédération luxembourgeoise du commerce (CLC), qui représente 59 fédérations, explique que tout son travail se fait depuis Luxembourg. «Nous n’avons pas les moyens d’envoyer quelqu’un en permanence à Bruxelles, mais nos responsables de dossiers s’y rendent selon les sujets à défendre. Et nous sommes très actifs via les organisations européennes et supranationales», se défend Thierry Nothum, directeur de la CLC.

Pour pallier les faiblesses de cette absence, la CLC travaille aussi via les institutions luxembourgeoises pour assurer le relais. C’est notamment le cas avec la Représentation permanente du Luxembourg, sorte d’ambassade du pays auprès des institutions européennes. «Pour faire en sorte d’amener les enjeux luxembourgeois le plus haut possible dans l’agenda européen, il faut utiliser différents leviers», explique encore le directeur de la CLC. Dans le cas du dossier des restrictions à l’importation pour le commerce, par exemple, elle insiste auprès de la Représentation permanente pour qu’elle en fasse une priorité, elle a demandé à la fédération Eurocommerce, dont elle est membre, de la défendre sur ce sujet et agit encore au niveau de structures Benelux. À la Chambre des métiers, où les dossiers européens sont aussi essentiellement traités depuis les bureaux du Kirchberg, on compte également en partie sur la Représentation permanente pour donner l’alerte sur les sujets qui pourraient avoir des implications pour ses membres. «Mais nous avons aussi des contacts directs avec les différentes directions générales à la Commission, explique Marc Gross, membre du comité de direction. Nous sommes donc consultés si des initiatives se préparent.»

Proche du pouvoir

Mais pour une veille plus efficace, rien de tel évidemment qu’une présence au cœur de la machine communautaire. «Les représentants des secteurs importants pour l’économie luxembourgeoise tels que l’Alfi, l’ABBL et la Fedil ont bien compris que, désormais, environ 70% de la vie économique est définie à Bruxelles et qu’il faut être sur place. Je ne peux donc que saluer cette présence», lance le député européen Claude Turmes. Des firmes luxembourgeoises d’envergure comme SES et RTL ont aussi des représentants dans la capitale belge pour faire connaître leurs vues. Elles n’ont toutefois pas souhaité nous en parler.

Abrité dans les locaux de la puissante fédération BusinessEurope, à deux pas du rond-point Schuman, Henri Wagener est à Bruxelles depuis sept ans pour assurer les intérêts des entreprises luxembourgeoises, via la Fedil. Pour préparer la future présidence tournante du Luxembourg, au second semestre, il a été rejoint par une deuxième personne. Pour le représentant de la Fedil, être à Bruxelles est stratégique. «La représentation personnelle a des avantages, elle rend le contact plus facile avec les institutions et permet la création d’un réseau sur place.» Sa position lui permet aussi d’accompagner des entreprises grand-ducales qui n’ont pas les moyens ou ne ressentent pas le besoin d’avoir un représentant sur place, et de faire le lien avec BusinessEurope qui, dans beaucoup de cas, est le seul intermédiaire pour l’ensemble des fédérations nationales de l’industrie. «Mais c’est aussi un moyen d’être plus vite au courant de ce qui se prépare à la Commission et de présenter aux responsables les arguments pour la défense de nos membres.»

Lobbying en cascade

Installé dans le même bâtiment que son confrère de la Fedil, Antoine Kremer a ouvert le bureau pour l’Alfi et l’ABBL en 2006 et agit, depuis, pour leur compte. «Ça aurait semblé bizarre d’être à Luxembourg et pas à Bruxelles. De plus, travailler pour les deux associations nous donne un poids plus lourd pour obtenir des rendez-vous», pointe-t-il. Et souvent, selon lui, les positions sont communes. Pour ce, déjà, «vieux routard» du lobbying, la pratique a changé depuis la crise financière. Notamment parce que beaucoup plus d’acteurs représentant les services financiers ont débarqué dans le quartier européen. «Quand je suis arrivé, nous n’étions que cinq associations nationales actives à Bruxelles. Il y avait la France, l’Allemagne, l’Italie, la Grande-Bretagne et le Luxembourg. Aujourd’hui, du côté bancaire, il y a 12 pays représentés.» Il est donc devenu plus difficile, selon lui, de faire entendre un problème spécifique, d’autant que le Luxembourg n’est pas considéré comme un pays de première importance. Antoine Kremer a donc dû adapter ses moyens d’action et miser sur l’imagination pour mieux se faire entendre. «Un jour, se souvient-il, j’ai obtenu un entretien en page 2 de European Voice, un des médias les plus lus dans le milieu. Le jour suivant, le sujet que je défendais était repris partout et, aujourd’hui, il est toujours en haut de l’agenda.»

Autre manière de faire pour démultiplier son action: lobbyier des lobbyistes. «Récemment, il m’est arrivé d’avoir dû convaincre d’autres lobbyistes afin qu’ils fassent pression auprès de décideurs pour qu’ils acceptent de me rencontrer, admet-il. Nous sommes un petit pays, mais une grande place financière avec des intérêts importants à défendre. Une autre piste est donc de trouver des gens qui ont les mêmes intérêts que nous et leur montrer que, eux aussi, ont un problème à solutionner.» Et, selon, lui, ça fonctionne! La politique du système D pour un pays dont les ambitions dépassent le poids politique?

(1) The fire power of the financial lobby, enquête réalisée par l’ONG Corporate Europe Observatory et les groupements autrichiens Arbeiterkammer et OGB, avril 2014.

Nouveaux venus
Luxinnovation et la Chambre de commerce bientôt à Bruxelles
L’idée d'ouvrir un bureau satellite auprès des instances européennes semble prendre de la consistance auprès des décideurs luxembourgeois.

La Chambre de commerce du Luxembourg en est toujours au processus de réflexion, mais les expériences ABBL/Alfi et Fedil ont sans doute tracé plus large la route vers Bruxelles. «Nous sommes souvent mis au courant trop tardivement des propositions de directive qui pourraient nous impacter, admet Carlo Thelen, son directeur. Ça ne nous laisse pas beaucoup de temps pour réagir.» Rien ne se fera en tout cas avant 2016. L’idée est de laisser passer le cap de la présidence tournante assurée par le Luxembourg au second semestre et, pourquoi pas, récupérer l’une ou l’autre personne intégrée dans les rouages européens. «Personnellement, j’aimerais trouver le mouton à cinq pattes, poursuit le directeur. Une personne qui assurerait la courroie de transmission vers l’Europe, mais qui pourrait aussi assurer un travail de promotion commerciale vers la Flandre où le Luxembourg est moins connu.» Luxinnovation envisage aussi très sérieusement d’avoir une présence permanente à Bruxelles. Ce projet est d’ailleurs supporté par le gouvernement et mis en œuvre en collaboration avec les acteurs de la recherche publique.

Une procédure de recrutement vient d’être lancée et une personne pourrait être engagée pour démarrer en juin 2015.

L’agence nationale pour la promotion de l’innovation et de la recherche tient à donner plus de visibilité à la recherche luxembourgeoise au niveau européen et à pouvoir mieux se positionner par rapport au vaste programme européen «Horizon 2020» qui consacre 80 milliards d’euros à la recherche et à l’innovation entre 2014 et 2020. «C’est un programme très concurrentiel. Les acteurs fournissent beaucoup d’efforts pour se positionner avec les meilleurs labos et les meilleures industries dans le cadre de programmes collaboratifs pour avoir les meilleures chances de voir leur projet accepté», explique Jean-Michel Ludwig, porteur du projet pour Luxinnovation. Il devient donc nécessaire d’assurer un travail de networking avec les acteurs du privé et de lobbying avec la Commission pour faire valoir les atouts de la recherche luxembourgeoise. «Nous devons aussi faire savoir qu’à côté de la place financière, le Luxembourg a des atouts en matière de recherche et d’innovation», insiste-t-il.