Les élites au Luxembourg

Une influence à plusieurs étages

01 Octobre 2015 Par Thierry Raizer
Sous le regard de Norbert Metz, figure historique de l'industrie et représentant d'une «grande famille du 19e siècle», le débat était animé par Vincent Ruck (Paperjam Club). (Photos: Jan Hanrion)

Les VIP – very influential people – étaient au centre d’une table ronde du Paperjam Club organisée aux Archives nationales mercredi. La notion d’influence y a été débattue, à la lumière de l’évolution du pays.

L’influence. Un sujet à la fois tangible et vaste, comme l’ont montré les échanges durant la table ronde organisée par le Paperjam Club mercredi aux Archives nationales. Sous le regard de Norbert Metz, l’une des figures historiques de l’industrie luxembourgeoise, cette table ronde prenait place au cœur de l’exposition «Besser Famillen» consacrée aux grandes familles qui ont influencé le Luxembourg au 19e siècle.

Comment l’influence s’exerce-t-elle de nos jours? Les grandes familles ont-elles toujours une influence dans la vie du pays? Quid de l’arrivée de dirigeants étrangers et de leur influence?

Autant de questions qui ont été couvertes par Romain Hilgert (rédacteur en chef du Lëtzebuerger Land), Tonika Hirdman (directrice générale de la Fondation de Luxembourg) et l’entrepreneur Claude Wagner dans un échange interactif avec un public visiblement passionné par le sujet.

«Les parents étaient très intéressés (au 19e siècle) à offrir un parcours qui mène vers les postes de décision dans l’entreprise ou dans la politique», a fait remarquer en introduction Claudia Hartmann-Hirsch, experte indépendante en migrations et sécurité sociale. Si le système éducatif a occupé une partie des échanges, l’influence a surtout été abordée sous l’angle de l’internationalisation du pays et de son économie. Et par ricochet de son agenda politique. 

Des élites multiculturelles

Le haut de la pyramide de nombreuses entreprises et représentations de groupes étrangers étant occupé par des non-Luxembourgeois, la question de l’influence de ces dirigeants qui doivent s’adapter lors de leur arrivée à la réalité du pays s’est aussi posée.

«Le Luxembourg est un des pays qui a eu le plus de succès pour intégrer les étrangers», relève Tonika Hirdman. «J’en suis un exemple avec l’opportunité qui m’a été offerte (Mme Hirdman est suédoise, ndlr) de gérer une fondation luxembourgeoise. Je connais peu de pays qui auraient eu une telle ouverture.»

L’existence de cercles plus ou moins concentriques de dirigeants du cru a aussi été abordée afin de savoir si un cercle restreint d’entrepreneurs ou de décideurs déciderait d’un agenda commun et s'ils influeraient les uns sur les autres.

Il faut se méfier de la théorie du complot.

Romain Hilgert, rédacteur en chef du Lëtzebuerger Land

«Beaucoup d’entrepreneurs se connaissent, mais cela n’implique pas que les influences jouent toujours dans le même sens», confirme Claude Wagner.

Un partenaire «non suspect»

Dans un agenda politique de plus en plus dicté par les échéances et les impératifs européens, l’influence que peuvent avoir les décideurs politiques locaux a aussi évolué. Et peut se considérer sous plusieurs approches.

«Le monde a changé, nous vivons la globalisation», a fait remarquer l’ancienne bourgmestre et ministre Colette Flesch, présente dans l’assemblée. «Pour un petit pays comme le Luxembourg, l’Union européenne est le seul moyen pour se profiler. Nous pouvons, dans des secteurs où nous ne sommes pas le premier joueur, tenir le rôle ‘d’aimable compositeur’ sur ces sujets vis-à-vis desquels nous n’apparaissons pas comme suspects. Nous pouvons alors trouver et vendre une solution de compromis, ce qui nous permettra, quand le besoin se présentera, de demander aux pays partenaires de nous renvoyer l’ascenseur. Ceci a toujours été un élément diplomatique central pour le Luxembourg au niveau européen et cela ne nous a pas si mal réussi.»

Qu’elle s’exerce par l’intermédiaire de la tripartite, lors de réunions bilatérales ou via des groupes de travail ad hoc, l’influence du monde de l’entreprise sur la politique et vice-versa est une réalité soulignée durant la soirée. Et une marque de fabrique d’un pays qui revendique ses chemins courts, sa législation adaptée aux besoins des entreprises.

«Le cadre stratégique est prédéfini au niveau européen et on ne peut pas y changer grand-chose, mais tout l’art d’un petit État-nation est de jouer de sa flexibilité pour créer les conditions plus favorables pour les entreprises que de l’autre côté de la frontière», fait remarquer Romain Hilgert.

«Pour attirer des acteurs étrangers qui veulent établir leur fondation, la stabilité économique et politique du pays est un argument majeur», indique Tonika Hirdman.

Quant aux entreprises locales qui veulent faire valoir leurs doléances auprès des pouvoirs nationaux, Claude Wagner indique qu’il existe «suffisamment de possibilités, en passant par des associations par exemple, pour essayer d’exercer une influence. Beaucoup de décisions à très haut niveau se prennent à l’étranger, mais jusqu’à un certain niveau beaucoup de décisions se prennent au Luxembourg et les politiciens sont à l’écoute des responsables d’entreprises.»

Les décideurs économiques et politiques étaient réunis sous une même personne. 

Claudia Hartmann-Hirsch (experte indépendante en migrations et sécurité sociale) 

L’avènement du suffrage universel élargissant la base électorale et la création des partis ont amené progressivement une séparation des élites politiques et économiques qui n’étaient plus réunies au sein d’une même personne, d’où une évolution de la nomenclature des élites du 20e siècle. 

«Il n’y a plus de dynastie politique, mais des places laissées vacantes par un père à la Chambre qui est reprise parfois par le fils qui continue la carrière sans que cela se reproduise à la troisième génération», ajoute Romain Hilgert. 

S’investir pour une cause, défendre les valeurs du pays, militer pour son entreprise… les raisons de vouloir exercer une influence sont aussi variées que l’origine des élites politiques, économiques, voire culturelles. Des constats teintés de particularités locales, mais qui s’observent aussi à l’étranger, preuve que l’influence se conçoit, période oblige, d’une façon globalisée.