Coverstory - Tous Luxembourgeois

«Un destin commun»

23 Mai 2012 Interview par Alain Ducat
Bernard Caprasse est le gouverneur de la province de Luxembourg. (Photo : Andrés Lejona)

Bernard Caprasse est le gouverneur de la province de Luxembourg. Homme d’influence, rassembleur et au-dessus de la mêlée politique, il est le premier avocat du territoire. Exemples à l’appui, il plaide pour les synergies transfrontalières. « Nous avons beaucoup de choses en commun. Et un devoir de dynamisme. »

Monsieur Caprasse, vous êtes gouverneur de la province belge de Luxembourg. Cette dénomination est, en soi, assez explicite. Il y a donc bien davantage qu’un simple voisinage avec le Grand-Duché de Luxembourg…

« C’est vrai que notre province porte en réalité le nom du pays voisin. Nous avons en Belgique les provinces d’Anvers, de Namur et de Liège, dont l’appellation est liée à leur chef-lieu. Et puis la province de Luxembourg, qui a pour chef-lieu Arlon mais qui porte le nom de la capitale de l’État voisin. On peut y voir tout un symbole…

Il y a bien évidemment une histoire commune, au fil des traités qui ont tantôt rassemblé, tantôt séparé des parties de territoire de l’ancien duché de Luxembourg. Pour l’anecdote, la dernière visite officielle du Grand-Duc Jean en Belgique a été pour Arlon. Son cadeau à la province a été une carte ancienne du Luxembourg, contenant l’actuelle province. Je garde précieusement ce cadeau et il est bien en vue dans les salons du palais… Les liens sont étroits et persistent par-dessus l’histoire. Nous avons, le Grand-Duché et la province, le même blason, et notre drapeau officiel est le Roude Léiw luxembourgeois, auquel je sais les habitants du Luxembourg très attachés.

Quand je regarde une étape du Tour de France, je me réjouis toujours de voir flotter un tas de bannières du Luxembourg, agitées par les supporters des frères Schleck ! Et je souris d’autant plus parce que l’un de leurs fidèles lieutenants est Maxime Monfort, un enfant de Nadrin, près
d’Houffalize, dans notre province. Voilà encore un symbole : on fait équipe !

Le lien est aussi économique entre les deux Luxembourg. À parts égales ?

« Il paraît évident à toutes les forces vices de la province que notre avenir économique et le développement du Grand-Duché sont étroitement liés. Luxembourg est la référence, le point central d’une démarche de territoire, depuis que la province a pris son destin en main pour développer son tissu économique. Luxembourg fait partie des atouts que les décideurs mettent en avant. Pour accueillir un visiteur étranger, ou pour nos déplacements en mission, c’est l’aéroport du Findel qui est notre point de chute, et pas l’aérodrome de Saint-Hubert évidemment…

Plus sérieusement, il faut se rendre compte des liens économiques, extrêmement étroits, qui existent au quotidien depuis des années. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur moins de 270.000 habitants dans la province, on compte, selon les dernières données, 27.926 personnes qui vont tous les jours travailler au Grand-Duché. En tout, il y avait plus de 38.800 Belges travaillant au Luxembourg ! Le rayonnement transfrontalier du Grand-Duché va donc au-delà de notre territoire provincial. Mais chez nous, il y a une exposition directe.

Je remarque d’abord que ce nombre de frontaliers augmente encore, malgré la crise, et malgré un va-et-vient conjoncturel de la main d’œuvre. Pratiquement 28.000 Luxembourgeois de la province, ce sont quelque 700 travailleurs frontaliers de plus, entre 2010 et 2011. C’est important, c’est rassurant. L’essor du Grand-Duché est une formidable chance pour nous.

Cela veut dire aussi que nous suivons avec beaucoup d’attention ce qui se passe au Grand-Duché, sur un plan économique, politique, social… Car si le Luxembourg s’enrhumait, la province aurait la grippe. Et si le Luxembourg devait contracter la grippe, nous serions aux urgences ! C’est aussi pour cela qu’il convient, absolument, que nous évitions l’hyper dépendance en assumant notre propre développement.

Les voies empruntées par le Grand-Duché de Luxembourg vous semblent-elles bonnes ?

« Le bilan est assez parlant, même si rien n’est jamais acquis ad vitam æternam. J’observe ce qui se passe au Luxembourg depuis 40 ans. Et les Luxembourgeois ont toujours réussi, à chaque génération, à émettre des idées et à jouer avec un coup d’avance. Il faut dire aussi que le pays a toujours eu le génie pour sortir des leaders emblématiques, de grands hommes d’État, d’un calibre réel, qui s’expriment sur le terrain international et y sont entendus et respectés. Pour un pays de cette taille, c’est tout simplement remarquable.

Pour la province, le Luxembourg est donc une perspective, voire un exemple ?

« Nous avons notre existence propre et le Luxembourg est un État souverain… Pour la province, il y a néanmoins une double perspective. Nous devons bien sûr veiller au renforcement des liens existant par-dessus nos frontières. Et être proactifs dans ce domaine. D’autre part, nous devons veiller au développement de notre propre territoire. Nous devons défendre notre modèle. Et nos synergies. En fait, il y a une forme de dépendance de la province vis-à-vis du Grand-Duché, mais cette dépendance ne doit pas être ou devenir un handicap. Nous avons, en tant que responsables et promoteurs d’un territoire, un devoir de dynamisme, pour un destin commun.

Comment s’entretient le lien avec le voisin grand-ducal ? Est-il informel, institutionnel, quotidien, épisodique ?

« Vu d’Arlon ou d’un des nombreux points frontières entre les deux Luxembourg, qui ont 120 km de frontière commune, le lien est quotidien pour des milliers d’habitants. Pour ce qui est des contacts officiels, plus institutionnels, cela dépend un peu du niveau auquel on se situe… Il y a des contacts réguliers entre des représentants des autorités grand-ducales et les autorités provinciales. Pour ma part, j’ai rencontré régulièrement des ministres luxembourgeois. J’ai un rôle d’interface officielle pour l’État fédéral et pour la Région wallonne, que je peux représenter. Je suis un peu un ambassadeur, sans lettre de créance, mais à qui l’on fait confiance. Cela étant, la Wallonie a pris conscience du besoin de contacts directs. C’est assez récent. Cela s’est matérialisé par une visite du ministre-président wallon Rudy Demotte, qui a rencontré le Premier ministre et le gouvernement luxembourgeois. C’est important et c’est symbolique. Les relations bilatérales s’entretiennent traditionnellement d’État à État. Mais il faut bien prendre conscience à tous les niveaux que la Wallonie est une région qui a des compétences d’État, en matière d’économie, d’emploi, d’aménagement du territoire, d’enseignement, etc.

La Wallonie semble donc aussi découvrir les vertus du dialogue accru avec le Luxembourg ?

« Découvrir, c’est exagéré… Mais c’est vrai qu’il nous a fallu convaincre, montrer l’exemple, faire remonter les dossiers… Les liens ne sont pas nécessairement aussi naturels, vus de Bruxelles ou de Namur. Mais ce mouvement, bien perçu désormais, ne va faire que s’amplifier. L’autonomie de la Wallonie en général va s’accentuer, pour la simple raison que le pacte politique fédéral prévoit un jalon : en 2022, les régions devront être capables de fonctionner seules, sous la coupole d’un État fédéral aux compétences restreintes. Il y a, de facto, besoin d’un dialogue institutionnel fort entre la Région wallonne et l’État luxembourgeois, par exemple. Et je veux y contribuer, dans la modeste mesure de mes moyens de premier représentant des pouvoirs wallons. Il y a en tout cas une volonté affichée d’aller vers du concret, de travailler sur des dossiers prioritaires. Le Luxembourg est un partenaire dont le rôle déterminant n’échappe plus à personne. Il suffit de rappeler qu’il y a 38.800 Belges qui travaillent au Grand-Duché, à comparer avec 48.000 Wallons qui travaillent en Flandre.

En matières économiques, il y a les grandes entreprises présentes dans la province et aussi, le plus souvent, au Luxembourg. Mais il y a aussi des entrepreneurs de la province qui jouent les pionniers au Grand-Duché. « Oui, et c’est un volet dont on peut être très fiers, dans notre province. Nous avons des entrepreneurs emblématiques. Certains se sont complètement intégrés et développés dans le tissu économique grand-ducal. Je pense par exemple à Michèle Detaille : cette femme chef d’entreprise très écoutée au Luxembourg a, en son temps, été l’une des premières femmes bourgmestres de Belgique, dans sa commune de Vaux-sur-Sûre. Il y a des entrepreneurs de la province qui s’appuient sur le Grand-Duché pour développer leurs affaires. Au niveau de la Grande Région, comme Xavier Goebels, fondateur de la chaîne Pointcarré, ou Philippe Emond, important concessionnaire automobile. Ou carrément à l’échelle planétaire, comme Jean-Pierre Lutgen, créateur des montres Ice-Watch. Ce sont des exemples parmi d’autres, des managers de la nouvelle génération. Une entreprise comme Thomas & Piron fait aussi figure de vaisseau amiral. Or elle est née dans un petit village près de Paliseul, au cœur de l’Ardenne belge. Le groupe était encore au Mipim à Cannes cette année. J’y étais aussi, avec la délégation provinciale. Et, avec Louis-Marie Piron, un des fondateurs de Thomas & Piron, nous avons assisté à la journée grand-ducale… Bref, il y a là toute une pépinière d’entrepreneurs au dynamisme intéressant. C’est un modèle en soi, qui vient en complément de business models plus anciens mais toujours bien actifs, à cheval sur les deux Luxembourg, pour des multinationales comme Ferrero, Ampacet ou ExxonMobil, pour ne citer qu’elles.

Les mentalités ont évolué. Comment voyez-vous les prochaines évolutions du territoire ?

« Il faut déjà se réjouir que la province soit sortie de son provincialisme. Il y a une véritable politique économique qui s’est mise en place au fil du temps. Il y a des opérateurs efficaces, des décideurs qui peuvent passer outre leurs différences philosophiques et politiques pour avancer dans l’intérêt général. Cette province a de solides lignes de conduite. Le pôle spatial qui se développe, en partenariat étroit avec SES, est un bel exemple. C’est aussi un horizon, parce que les jeunes entrepreneurs qui le côtoient ont d’office une vision internationale. Nous avons un environnement économique qui est naturellement tourné vers l’extérieur. Il faut s’en servir pour attirer de la valeur et aussi faire en sorte que nos valeurs s’exportent.

Avec le Grand-Duché de Luxembourg comme concurrent ou comme partenaire ? « Il n’y a évidemment que le partenariat qui ait du sens. Les synergies sont productives, dans une logique de réseaux. Chacun a ses arguments. Dans la province, nous avons de l’espace et un environnement protégé par exemple. On doit jouer la carte des complémentarités. La proximité doit pouvoir se décliner en réunissant les atouts des deux territoires.

Quelles sont les priorités ?

« Les soucis de mobilité reviennent comme un frein à l’environnement économique. C’est un axe de préoccupation majeure : les routes saturées, les dessertes ferroviaires insuffisantes, les problèmes de tarification… On doit pouvoir travailler en commun sur des dossiers aussi fondamentaux. On le fait, mais les processus institutionnels sont encore trop lents. À nouveau, la complexité que prend un dossier en Belgique lorsqu’il est du ressort de différents niveaux de pouvoir, cela peut être difficile à comprendre…

Il y a d’autres préoccupations, comme les prix de l’immobilier qui ont flambé dans la bande frontalière belge, laquelle remonte de plus en plus vers l’intérieur des terres. Les communes de la province doivent avoir une politique foncière à destination des revenus moyens ou modestes. La question des équipements collectifs est importante aussi : la population du Luxembourg belge augmente deux fois plus vite que dans le reste du pays… Et les besoins en infrastructures augmentent en parallèle : écoles, crèches, sport, loisirs… Comme les frontaliers paient l’impôt sur le revenu au Luxembourg, on doit souligner que le Grand-Duché accorde une compensation, via un fonds spécial négocié il y a quelques années d’État à État, et qui permet aux communes belges de recevoir une dotation au prorata du poids fiscal réel et du nombre de frontaliers qui y habitent.

Quels sont les axes de travail commun que vous mettez en avant ?

« L’enseignement et la formation, c’est fondamental ! Et cela rejoint évidemment l’économie, par le biais de l’innovation et de l’investissement dans la matière grise. On rejoint aussi les préoccupations luxembourgeoises dans ce domaine, avec Esch-Belval en point de mire notamment. J’estime d’ailleurs que, là où la Lorraine s’est bien focalisée sur le projet Belval, la province reste encore en retrait, alors que nous sommes tout proches et dans le rayon d’influence.

Ce domaine de coopération dans l’enseignement, on le retrouve dans les rapprochements stratégiques entre universités. À Arlon, l’ancienne FUL (Fondation universitaire luxembourgeoise, ndlr.) a intégré l’université de Liège, qui en a fait son département de Sciences et Gestion de l’environnement. Il y a une coopération directe avec l’Université du Luxembourg. Les recteurs Rolf Tarrach et Bernard Rentier promulguent une prochaine co-diplomation pour un master dans ces disciplines d’avenir. Deux labels universitaires pour un même diplôme, ce sera un exemple fantastique. Au-delà de la valeur pour les étudiants, il y aura une valeur symbolique forte. Les échanges d’étudiants sont déjà effectifs. Et l’université de Liège prévoit de mettre à disposition toutes les ressources en ligne de ses bibliothèques, riches de travaux de recherche internationaux.

Pour la formation en général, la langue luxembourgeoise est à développer du côté belge et, d’ailleurs, les cours qui y sont organisés connaissent déjà un beau succès.

Cela nous mène aussi à la culture. Les collaborations fonctionnent bien. Je suis président du Royal Juillet Musical, un festival classique, proche dans l’esprit de celui de Wiltz. Nous aurons un partenariat accru en 2013, avec une programmation de prestige en commun. En outre, je me réjouis de l’importance de l’offre culturelle au Grand-Duché. Je rêve d’ailleurs d’un triptyque, dont les deux premiers pieds sont déjà posés : à côté du Mudam à Luxembourg et du Centre Pompidou à Metz. Je soutiens l’idée d’un projet muséal complémentaire, qui pourrait prendre place dans l’ancien palais de Justice, repris par la Ville d’Arlon. J’espère que cela pourra se réaliser.

Je me souviens de Jean-Claude Juncker, en conclusion d’un sommet de la Grande Région à Liège : il avait eu l’idée géniale de proposer une extension de la deuxième « capitale culturelle européenne » dévolue à Luxembourg, à une cause commune à l’échelle de la Grande Région !
Comme en toutes choses, je crois vraiment dans les synergies. Les idées sont à creuser. Les collaborations sont à construire… »