Rencontre avec Vicky Krieps

«Tourner avec des gens qui ont des choses à dire»

13 Février 2018 Interview par France Clarinval
Vicky Krieps
Pour se préparer au rôle, Vicky Krieps a pratiqué ce qu’elle appelle une «méditation de l’oubli». (Photo: Edouard Olszewski)

La comédienne luxembourgeoise Vicky Krieps reçoit les louanges de la presse internationale pour sa prestation dans «Phantom Thread», qui sort ce mercredi sur les écrans. Elle nous raconte cette première expérience hollywoodienne et sa célébrité nouvelle.

Le nouveau film de Paul Thomas Anderson, «Phantom Thread», pourrait être le dernier de Daniel Day-Lewis, l’acteur aux trois Oscars ayant annoncé qu’il se retirait du grand écran. Mais il est surtout le premier film américain pour l’actrice luxembourgeoise Vicky Krieps.

Elle y joue Alma, une jeune étrangère (luxembourgeoise donc, même si ce n’est pas dit dans le film) qui sera la muse, la maîtresse, la femme de Reynolds Woodcock, star de la haute couture anglaise des années 50. On retiendra du film un face-à-face particulièrement fort entre ces deux personnages, qui ne concèdent rien à l’autre si ce n’est leur amour.

On retiendra surtout la prestation de Vicky Krieps, qui s’avère plus qu’à la hauteur du monstre sacré qu’est Daniel Day-Lewis, ce que la presse américaine n’a pas manqué de saluer. Dans Le Monde, Thomas Sotinel écrit: «La jeune actrice luxembourgeoise donne à la figure d’Alma l’audace d’un jeune général d’Empire, la fragilité d’une orpheline dickensienne.»

C’est donc avec une certaine excitation que nous avons rencontré la jeune comédienne (elle a 36 ans) lors de l’avant-première du film, programmée en amont du LuxFilmFest.

Vicky Krieps, comment est-ce que vous ressentez cette attention que vous accorde la presse et cette célébrité nouvelle?

«Je la ressens certainement différemment de ce que le public pense. Je donne beaucoup d’interviews depuis novembre, mais pendant que je parle à un journaliste, je ne me rends pas compte que je m’adresse à un lectorat de plusieurs centaines de milliers de personnes. Je ne lis pas les articles par la suite, je me tiens à l’écart de cela.

Comment se sont passées les premières rencontres avec Daniel Day-Lewis? Comment vous êtes-vous préparée au rôle?

«La première rencontre était à Londres pour lire le scénario. J’étais un peu nerveuse, mais la rencontre s’est bien passée. Il était très charmant, gentil, drôle. En lisant, il y a eu une évidence que je n’arrive pas à expliquer. Cela nous a paru évident qu’on était entre nous, qu’on était des artistes faits du même bois, qu’on allait vers le même but.

Avant de commencer le tournage, j’ai voulu être fidèle à ce sentiment. Je me suis attachée à apprendre à oublier: oublier que je suis une jeune Luxembourgeoise qui va rencontrer un des plus grands acteurs qui soient, oublier que c’est un film hollywoodien, oublier que c’est Paul Thomas Anderson dont j’admire les films… Il fallait me vider de tout cela. Alors, j’ai lu de la poésie, j’ai écouté de la musique classique, j’ai fait des promenades plutôt que de regarder ses films ou chercher sa carrière sur internet.

Sur cette base neutre, je pouvais construire Alma. J’ai pensé à mes grands-mères, à ce que c’est d’être une femme en temps de guerre, de perdre sa mère quand on est jeune. Alma est une immigrante qui ne connaît personne, qui doit tout reconstruire, tout faire au service des autres… sans se plaindre. C’est avec ces sentiments que j’ai préparé Alma et que je lui donne tant de force, sans pour autant l’expliquer.

Paul Thomas Anderson a dit à quel point il avait été impressionné par votre propre force. Qu’est-ce qu’elle a de vous cette Alma?

«À chaque interview, je trouve de nouveaux points communs entre Alma et moi. Je lui ai apporté un côté têtu que je savais avoir en moi. C’est un côté paysan, humble, typiquement luxembourgeois, je pense. J’ai aussi consciemment refusé de jouer dans un registre de séduction, qui aurait pourtant été très possible à la lecture du scénario. En me gardant de flirter, je donne à Alma un côté neutre, moins genré. Je comprends que Daniel Day-Lewis dise qu’il a été déstabilisé, parce que ce n’est pas ce qu’il attendait de moi. Le réalisateur me laissait beaucoup de marge de manœuvre, qui me permettait de rechercher, d’essayer, d’improviser, de penser à la place d’Alma.

Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps (Photo: Universal Pictures International)Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps (Photo: Universal Pictures International)Vicky Krieps (Photo: Universal Pictures International)Vicky Krieps (Photo: Universal Pictures International)Vicky Krieps (Photo: Universal Pictures International)Vicky Krieps (Photo: Universal Pictures International)

Juste avant «Phantom Thread», vous avez tourné «Gutland», le premier long-métrage de Govinda Van Maele au Luxembourg, qui sera présenté en compétition au LuxFilmFest. C’est un sacré grand écart!

«C’est très différent, mais c’est le même métier. Un Paul Thomas Anderson travaille comme un Govinda Van Maele, c’est juste une question de moyens. Bien sûr, quand on a grandi à Los Angeles dans le milieu du cinéma, on acquiert une confiance en soi qu’un réalisateur luxembourgeois n’aura sans doute jamais. Mais le jeune réalisateur assez inexpérimenté a une subtilité et une fraîcheur que l’autre n’a plus. Mon métier est de tourner avec des gens qui ont des choses à dire, à chercher, qui ont une approche artistique à partager.»