législatives 2018

Terrain miné sur les réseaux sociaux

27 Avril 2018 Par Camille Frati
Bettel au bout du fil: le DP a fait mouche avec une vidéo jouant sur la proximité du Premier ministre avec les citoyens. (Capture d’écran: Youtube)

Entre la montée en puissance des réseaux sociaux, la prochaine entrée en vigueur du RGPD et le scandale Cambridge Analytica, les partis politiques naviguent à vue.

À chaque parti son style de communication sur les réseaux sociaux. D’un côté, Déi Lénk appelle les internautes à réfléchir sur la société actuelle et ses «présupposés érigés en lois naturelles» (compétitivité, concurrence, etc.), explique David Wagner. De l’autre, le DP affole les compteurs avec sa vidéo virale «Better call Bettel». «Le premier épisode a été visionné plus de 100.000 fois», se félicite Claude Lamberty, secrétaire général du DP. L’ADR revendique «de francs succès», comme son affiche sponsorisée sur les droits des animaux, glisse l’attaché parlementaire Roland Houtsch.

Support incontournable, Facebook est aussi devenu un terrain miné depuis la découverte du siphonnage des données de 87 millions d’utilisateurs par Cambridge Analytica à des fins politiques. «Nous faisons passer sur Facebook des messages politiques authentifiés, clairs, qui correspondent à notre programme», assure Claude Wiseler, tête de liste du CSV pour les élections législatives. Même affirmation vigoureuse chez les autres partis.

Messages ciblés

Avancer à visage découvert n’empêche pas d’utiliser les paramètres de ciblage de base offerts par Facebook pour «booster» une publicité. «Nous promouvons plus activement certains messages vers un public cible en fonction de l’âge, du sexe ou du facteur géographique», admet Dan Michels, secrétaire parlementaire Déi Gréng. Le CSV évoque un ciblage géographique «pour ne pas embêter les gens à Bruxelles ou Paris», résume M. Wiseler. «Nous verrons pendant la campagne si ce ciblage peut revêtir un intérêt pour certains sujets», indique Yves Cruchten, secrétaire général du LSAP, attaché à la «volonté de faire passer un message à tout le monde».

La plupart des partis s’accordent à dire que la taille du pays ne justifie pas de débourser des milliers d’euros pour cibler telle ou telle partie de la population. «Un risque théorique, mais en réalité pratiquement nul», estime M. Lamberty. «Il faut qu’on soit capables nous-mêmes, par les sujets qu’on traite, de convaincre les gens», plaide M. Wagner. Et ce malgré les subtilités des réseaux sociaux. «Facebook change régulièrement d’algorithme, et depuis peu, les pages de sociétés ou d’associations sont défavorisées, souligne le député de la Gauche. C’est une façon de les pousser à avoir davantage recours au sponsoring, mais celui-ci peut aussi agacer les gens.»

Et en politique, le simple fait d’avoir vu une pub risque d’avoir une influence.

Dan Michels, secrétaire parlementaire Déi Gréng

Les partis se refusent également à jouer le jeu dangereux de la publicité masquée, «qui apparaît dans le fil sans qu’on puisse voir qui l’a payée et dans quel contexte la comprendre, explique M. Michels. Et en politique, le simple fait d’avoir vu une pub risque d’avoir une influence.» Pour autant, plusieurs sociétés, dont une basée au Luxembourg, ont offert leurs services aux différents partis, leur faisant miroiter l’accès à des bases de données affinées. Tous les partis assurent avoir décliné ces propositions, même si les plus petits ne sont pas loin de penser que les plus grands seraient tentés d’accepter.

Restent les listes électorales éditées par chaque commune avant un scrutin. « Les partis politiques peuvent y avoir accès en vertu de la loi électorale de 2003, confirme Thierry Lallemang, membre de la Commission nationale pour la protection des données (CNPD). Certains partis les ont utilisées lors du dernier scrutin afin de prospecter certains types d’électeurs, en particulier les étrangers, pour les amener à s’inscrire sur les listes, ainsi que les jeunes votant pour la première fois.» Une utilisation très encadrée par la loi, avec notamment l’obligation de détruire les données après les élections. «Nous avons reçu un certain nombre de plaintes parce que les gens se demandaient comment les partis politiques étaient parvenus à obtenir leur adresse, note M. Lallemang. Nous avons constaté qu’effectivement aucun parti n’avait respecté son obligation d’informer les personnes concernées.» 

Rester dans les clous

La CNPD a par conséquent l’intention d’émettre des recommandations dans les prochaines semaines afin de sensibiliser les partis. Surtout que les élections législatives d’octobre seront les premières sous le régime du Règlement général sur la protection des données (RGPD), avec un changement de taille pour Facebook. «En ouvrant un compte aujourd’hui, vous devez accepter les conditions d’utilisation et la politique de vie privée. À l’avenir, il faudra que Facebook demande une certaine granularité de consentement à certaines choses, dont la prospection. Cela devrait être mis à jour le 25 mai.» 

C’est donc un double défi qui attend les partis dans les prochains mois: optimiser leur campagne sur les réseaux sociaux tout en rentrant dans les clous du RGPD. Ils ont en tout cas l’intention de repenser l’accord de campagne sur les réseaux sociaux ébauché en amont des communales. «Nous ne l’avions pas signé parce que nous le trouvions un peu hypocrite», rappelle M. Wagner. Un premier jet «à approfondir, avec des barrières morales», milite M. Cruchten, quand M. Houtsch fustige de son côté «la volonté de certains partis de censurer internet». La campagne a bel et bien commencé, sur Facebook comme sur le terrain.