Bavardages (1/2)

Subprimes, populismes et interrogations

aujourd'hui Par Camille Frati et Jean-Michel Lalieu
Philippe Poirier
Philippe Poirier, enseignant-chercheur à l’Université du Luxembourg. (Photo: Maison Moderne)

La crise des subprimes a lancé une décennie marquée par un trou d’air économique durable et par une forte montée des populismes dans les démocraties occidentales. Pascal Morin, dans son ouvrage «De la crise des subprimes au populisme», explore les causes économiques de ce phénomène politique. Tout en rejoignant l’universitaire Philippe Poirier, spécialisé dans les populismes, sur la responsabilité de l’Union européenne dans la crise comme dans sa solution. Première partie du «Bavardages» paru dans le magazine Paperjam le 26 octobre.

Les racines de la crise

Pascal Morin: «Je crois que la crise des subprimes a été le révélateur des dysfonctionnements d’un capitalisme qui est désormais largement financiarisé. Elle est également un révélateur avec la crise que nous avons eue en Europe, notamment avec la faillite de la Grèce. Et par ailleurs, elle a servi de catalyseur au populisme. Toutes les démagogies se sont largement lâchées et déchaînées. On l’a vu puisqu’on donnait à la vindicte populaire qui les spéculateurs, qui les banquiers – qui ont leurs responsabilités –, qui les marchés financiers.

On a trouvé beaucoup de boucs émissaires, mais, par contre, on ne s’est jamais interrogé sur le législateur, pas plus que sur les autorités de régulation. On a un peu parlé des agences de notation qui elles aussi ont leur part de responsabilité. La SEC (autorité de surveillance américaine, ndlr) a modifié leur business model au milieu des années 1970, qui est passé d’un modèle où elles sont rémunérées par les investisseurs à un modèle où elles le sont par les émetteurs. On a aussi passé sous silence les investisseurs, alors que ce sont bien eux qui ont investi dans des produits financiers dont ils ne comprenaient pas le risque ou alors ils avaient une foi aveugle dans les ratings octroyés par les agences de notation.

En remontant encore plus loin, le marché immobilier américain, réglementé depuis la crise de 1929, a été doté de nouvelles institutions dans les années 1970, qui ont permis notamment la titrisation des prêts bancaires dans l’immobilier. Le cadre réglementaire a créé les conditions qui ont permis à la fois de repackager ces instruments, de les vendre à des investisseurs et de les sortir du bilan des banques. Et une loi de 1977 a ouvert l’accès à la propriété pour des emprunteurs qui n’avaient absolument pas les moyens de rembourser.

On peut également parler de la Banque des règlements internationaux et des accords de Bâle qui ont permis aux banques de gérer leurs actifs et leurs passifs en se délestant d’actifs moins intéressants à travers la titrisation pour libérer les fonds propres ou aller dans des activités beaucoup plus rémunératrices mais beaucoup plus risquées.

Philippe Poirier: «Ce qu’on constate en fin de compte, c’est l’erreur fondamentale du législateur, l’absence de responsabilité politique qui avait entraîné un cadre réglementaire et légal. Or, justement, les populismes à leur manière, c’est une exigence politique, certes brutale, mais c’est une responsabilisation à outrance d’actes politiques. Et donc ce que votre ouvrage m’a montré, moi qui ne suis absolument pas de ce milieu financier et économique, c’est comment tout un système de gouvernance économique a été déresponsabilisé politiquement, a entraîné des mécanismes qui eux-mêmes déresponsabilisent les acteurs du marché, et ensuite qui déresponsabilisent les citoyens ou les consommateurs. Et cet ensemble produit à la fois une réaction brutale – l’émergence et l’enracinement des mouvements populistes –, mais aussi une démagogie des dirigeants eux-mêmes, qui par exemple accélèrent certaines réglementations dont on sait pertinemment qu’elles ne vont pas permettre de mieux réguler le marché.

Un terreau favorable

P. M.: «La crise finalement s’est conjuguée avec une évolution à partir du début des années 2000: la construction de la zone euro et la globalisation économique avec l’entrée de la Chine comme atelier du monde. Ceci a créé un véritable choc déflationniste dans le monde occidental, mais en Europe en particulier, vu que les Américains peuvent financer leur déficit à volonté en imprimant des dollars.

Dans une zone euro où vous ne pouvez plus dévaluer pour gagner de la compétitivité, il n’y a que deux solutions: baisser les salaires de 30-40%, ce qui n’est pas possible, ou délocaliser.

Ces délocalisations ont d’abord touché les ouvriers et les employés les moins bien formés, comme dans l’industrie textile ou la chaussure. Une première frange de la population a été touchée, qui se situe très souvent à la périphérie ou alors dans des villes de taille moyenne.

Je crois d’ailleurs que cette dichotomie de plus en plus apparente et de plus en plus large, entre des populations bien formées et celles qui ne sont pas, entre les villes et les périphéries par rapport aux grandes métropoles, entre les populations immigrées parfois tentées par le repli identitaire et le reste de la population, est extrêmement dangereuse parce qu’elle forme le terreau du populisme. Quand les gens sont désespérés, ils se raccrochent aux branches qu’ils trouvent et peuvent rapidement être attirés par le discours populiste.

P. P.: «Je l’ai vécu personnellement. Je viens de Fougères en Ille-et-Vilaine, qui était la deuxième ville pour la production de la chaussure. Une ville classique, 30.000 habitants, 40 entreprises de chaussures, une population peu formée. Et puis, tout à coup, les chaussures ont été fabriquées en Tunisie, puis en Turquie, et de plus en plus à l’Est. Les populations n’ont pas été accompagnées politiquement. On ne leur a pas expliqué la transformation qui avait lieu, on n’a pas anticipé que la mono-industrie était plutôt condamnée.

Et là je rejoins l’analyse de M. Morin. J’opposerais moi les mobiles aux immobiles, pas simplement en termes d’éducation, mais aussi de déplacement. Ils sont aussi rendus immobiles parce que tout un système les rend ainsi. Le seul moyen de sortir, c’est exprimer sa colère et son ressentiment. Ou alors se replier totalement. Aux élections européennes de 2014, le Front national est devenu le premier parti de la ville puisqu’il a franchi la barre des 25%.

P. M.: «Et vous avez un risque de fragmentation de la société. Or, si la société se fragmente, sa cohésion n’est plus la même – on le voit actuellement avec la Catalogne – et donc vous courez également le risque de perdre la nécessaire solidarité dans un corps homogène. C’est extrêmement dangereux pour de nombreux pays en Europe: la Belgique, l’ex-Allemagne de l’Est et la Bavière, l’Italie du Nord et l’Italie du Sud, le Pays de Galles et l’Angleterre.

P. P.: «Effectivement, ce qui se passe en Catalogne illustre une forme de populisme exacerbé. La séance du 9 octobre au parlement catalan était très symptomatique. Vous avez un président de généralité, M. Puigdemont, qui rappelle la notion de conscience des peuples et qui dit: ‘Ne vous inquiétez pas, une fois que la Catalogne sera indépendante, les réseaux économiques et les entreprises reviendront. Nous serons performants parce que nous sommes indépendants et souverains.’ Et de l’autre côté, un de ses opposants répondait: ‘Mais nous vivons dans des économies interconnectées: les Catalans ont besoin du marché espagnol, le marché espagnol a besoin de l’Union européenne. Nous avons besoin de mettre en commun des politiques de réformes ou d’innovation au lieu de construire un petit gouvernement pour un État de 7 millions d’habitants.’

Une gouvernance européenne inefficace

P. P.: «La construction européenne est restée entre deux escaliers. D’un côté, les États ont considéré que dans certains domaines ils étaient toujours capables d’être un acteur important de la fabrication de la loi. Ce ne sont pas les acteurs privés qui font la loi, c’est le Parlement, le gouvernement, en relation avec la société et des groupes d’intérêt, mais il y a une publicisation de la production normative et réglementaire.

Et de l’autre côté, vous avez ce que nous appelons la gouvernance européenne, c’est-à-dire un ensemble décisionnel associant des acteurs publics et des acteurs privés sans savoir très bien qui fait quoi. Alors qu’au niveau mondial, nous avons des acteurs très structurés politiquement, les États-Unis d’Amérique, la Chine, la Russie, l’Inde. Des acteurs considérés et considérables sur la situation internationale, alors que notre système de gouvernance européenne n’est plus le modèle au niveau mondial.

Si nous ne parvenons pas en Europe à assumer le fait qu’il faut un autre niveau d’échelle de la politique et que ces politiques soient responsabilisés, et non pas camouflés dans un système de gouvernance, alors nous aurons des vagues populistes, comme nous en avons eu et comme nous en avons déjà à la tête de certains gouvernements en Europe.

P. M.: «Je ne peux qu’abonder dans votre sens. Il suffit de comparer la gestion de la crise par les États-Unis par rapport à l’Europe. Aux États-Unis, les mesures ont été prises immédiatement de façon extrêmement forte. Et je me souviens parfaitement des déclarations de Mme Lagarde encore en septembre 2008: ‘Le pire de la crise est passé, tout va bien finalement’, et c’est cette langue de bois qu’une partie de la population de plus en plus large ne supporte plus. Je crois que les gens sont prêts à un langage de vérité. Mais il est vrai qu’il y a une certaine tendance de ce qu’on appelle des élites de garder ça entre eux, de considérer finalement que ce sont des choses trop importantes pour les expliquer à la population.

Il faut absolument avoir une responsabilisation des acteurs et des élites (financières, industrielles, politiques), ce qui veut dire également des sanctions suffisamment dissuasives sans devenir non plus paralysantes.

Pascal Morin, auteur de «De la crise des subprimes au populisme»

Il faut absolument avoir une responsabilisation des acteurs et des élites (financières, industrielles, politiques), ce qui veut dire également des sanctions suffisamment dissuasives sans devenir non plus paralysantes. C’est un équilibre extrêmement difficile à trouver, mais à mon avis c’est une nécessité.

P. P.: «Et en même temps ce qui me frappe dans le système décisionnel aujourd’hui, c’est un mot même qui paraît galvaudé aujourd’hui: le courage politique. Lorsque la crise a été déclarée officiellement au mois d’octobre 2008, George W. Bush était président des États-Unis et Barack Obama a été élu un mois plus tard. Pendant la période de transition, le président sortant et le président élu ont assumé la crise et ont signé un premier plan d’investissement de 900 milliards de dollars.

Au même moment, les États membres de l’Union européenne ne s’interrogeaient pas du tout sur la façon de restructurer l’économie, mais sur la manière d’éventuellement sauver les intérêts de quelques banques privées parce qu’elles étaient exposées à une dette souveraine (Crédit agricole, BNP Paribas, Société générale, Commerzbank, Deutsche Bank…). Résultat des courses: 10 ans après, nous avons un plan Juncker à 315 milliards d’euros qui n’est même pas financé entièrement, donc un coup d’épée dans l’eau, alors que depuis 10 ans les États-Unis d’Amérique ont fait trois plans d’investissement et de restructuration.

Quelle est la conséquence? Aux États-Unis, certaines zones périphériques sont déjà restructurées, on leur a redonné une perspective économique. La ville de Detroit est en bonne voie de redressement. Alors qu’en Europe occidentale, cela fait 20, 30, 40 ans que les zones paupérisées ou désindustrialisées sont dans cette situation. Ce qui entraîne l’enracinement de la contestation populiste identitaire.

P. M.: «Je pense qu’il y a une question d’horizon. Qu’est-ce qu’on veut faire en Europe? Quel est le projet commun? De quelle façon? Avec qui? Avec quels moyens? Si on arrive à avoir une adhésion des populations en leur donnant un projet qui soit clair, visible et qui redonne une ambition, je pense que les gens peuvent adhérer. Mais actuellement on se complaît dans un système de demi-mesures avec la crise des banques ou la crise de la Grèce. C’est toujours un plan qui sera le dernier et puis deux ans après, on fait un autre plan en sachant très bien que ça ne va rien régler. Les populations ne comprennent plus ceci et n’en veulent plus. C’est une des raisons pour lesquelles les classes moyennes qui sont de plus en plus paupérisées viennent grossir les troupes du populisme. Si on n’y prend pas garde, cela peut se finir d’une manière que nous ne souhaitons pas.

Tant que l’Union européenne ne sera pas capable de se projeter politiquement et économiquement, ça va renforcer les cohortes du populisme à l’interne.

Philippe Poirier, enseignant-chercheur à l’Université du Luxembourg

P. P.: «Tant que l’Union européenne ne sera pas capable de se projeter politiquement et économiquement, ça va renforcer les cohortes du populiste à l’interne, et à l’externe, nous serons ce que nous sommes en train de devenir dans certains domaines, c’est-à-dire un acteur mineur dans les relations internationales.

Je prends un exemple: lorsqu’on traverse l’Europe, on a un patrimoine formidable. Il y a des mots tabous encore dans nos sociétés, il ne faut pas parler d’industrie culturelle. Mais à un moment donné, il faut faire vivre ce patrimoine. Voilà des pistes qui pourraient donner des poumons économiques à certaines régions quand d’autres seront peut-être tournées vers d’autres innovations technologiques. Mais je considère que la question est proprement politique. Nous n’avons pas de politique économique, de politique d’aménagement du territoire, de politique extérieure – pourquoi nous ne sommes pas allés en Irak alors que les autres y sont allés? Pourquoi ça fait 15 ans que l’Union européenne accepte d’envoyer des troupes en Afghanistan? Même moi qui ai beaucoup d’informations, je ne l’ai jamais compris. Comment voulez-vous que la majorité des Européens puisse comprendre ce qu’est l’UE?

P. M.: «Je crois aussi que des personnes, soit parce que ça fait leur carrière, soit parce qu’elles y croient véritablement, ont édifié la construction européenne telle que nous la connaissons et telle qu’elle évolue depuis Maastricht en dogme où en fait l’élargissement est devenu une fin en lui-même pour démontrer que l’euro est un succès. Or, un succès se démontre par le succès de l’organisation elle-même.

L’attitude européenne face au Brexit

P. P.: «Le Brexit est un exemple parfait. Nous avons du côté britannique des territoires très disparates: un territoire londonien qui est la première place financière mondiale tournée vers l’extérieur, des territoires de classe moyenne autour des grandes villes et tout un tas de territoires, soit agricoles, soit semi-industriels, etc. Des populations qui n’ont pas en commun de projet de vie personnelle ni même de déplacement, de transport, de consommation, de mode de consommation. Et puis de l’autre côté, nous avons ce que les Îles britanniques appellent l’Europe continentale.

Pendant toute la campagne du Brexit, la réaction des dirigeants de l’Union européenne était absolument pathétique. Le président du Conseil européen actuel, M. Tusk, a dit: ‘Si le Royaume-Uni sort de l’Union européenne, c’est la fin de la civilisation.’ Nous avons eu des déclarations tonitruantes et grandiloquentes de ce type-là, alors que les Européens continentaux pouvaient à juste titre se demander ce qui allait se passer si jamais le Royaume-Uni quittait réellement l’UE. Réponse: il n’y a pas de plan B, ni C, et on fera tout pour que le Royaume-Uni reste dans l’Union. Si j’avais été un électeur britannique, j’aurais dit: je vote pour le Brexit parce qu’ils vont tout faire pour que je reste après, donc je vais pouvoir négocier. D’un côté, nous avons classiquement le Brexit qui est la production d’un certain type de populisme à l’intérieur de la société britannique et de l’autre, nous avons une impréparation, une absence de vision de ce qui pourrait se passer pour l’Union européenne.

P. M.: «Le Brexit a vraiment été le révélateur de la faiblesse de l’Europe. La manière dont on souhaite punir la Grande-Bretagne d’avoir osé faire le choix de la sortie de l’Union européenne est pour moi de la faiblesse absolue. En réclamant 100 milliards de paiement à la Grande-Bretagne sachant qu’elle ne peut pas l’accepter, en la mettant dans une situation où elle doit d’abord accepter de payer et ensuite on verra pour négocier l’accord de libre-échange. Quand on se sent fort, quand on se sent suffisamment sûr de soi, je ne crois pas qu’on ait une telle attitude vis-à-vis de la Grande-Bretagne.»