Prévisions économiques

Rumeurs de crise: info ou intox?

12 Juin 2018 Par Jean-Michel Lalieu
Les bourses américaines sont-elles vraiment sous la menace d’une longue crise? (Photo: Licence C. C.)

Après une période d’euphorie, l’économie mondiale est-elle en train de flancher? Certains le prédisent. Trop tôt? Les cycles bas succèdent toujours aux cycles hauts, mais les économistes que Paperjam.lu a interrogés se montrent plutôt rassurants.

Régulièrement, quelle que soit la tendance du cycle économique, on entend des économistes prédire des jours meilleurs… ou des crises prochaines. Alors qu’en début d’année, tout le monde était d’accord pour dire que l’économie mondiale ne s’était plus aussi bien portée depuis longtemps, certains analystes sortent désormais du bois pour annoncer une crise prochaine.

Dans le quotidien belge L’Écho de ce samedi, Anton Pil, responsable du département global alternatives chez JP Morgan à New York, disait s’attendre «à une longue période avec des marchés en berne». Dans son analyse, il estime que les États-Unis sont en fin de cycle. «Et le recul dans le reste du monde pourrait avoir lieu plus tôt que nous le pensons», estime l’économiste d’origine belge.

Il admet que l’économie ne devrait pas connaître un ralentissement soudain, «mais lorsque le taux américain se rapprochera de 3,5% à 4%, les gens vendront leurs actions et se réfugieront dans les obligations».

De là, il estime que le marché d’actions devrait voir disparaître beaucoup d’argent et que cette «crise boursière» pourrait durer deux à trois ans.

Discours alarmiste?

Mais ses craintes vont aussi vers les pays émergents qui ont d’importants montants de dettes libellés en dollars. «Si les taux américains continuent à monter, le dollar poursuivra son ascension. Et dans ce cas, les pays émergents (…) se retrouveront en difficulté.»

Les autorités feront tout pour garder les taux d’intérêt bas.

Bruno Colmant, Banque Degroof Petercam Belgique

Discours alarmiste? Pour Bruno Colmant, head of research à la Banque Degroof Petercam à Bruxelles, «les valorisations boursières sont soutenues par des taux d’intérêt très bas. La question est donc de savoir à quel rythme ils vont augmenter. Si cette augmentation est tempérée, elle sera intégrée sans choc par les marchés boursiers. Si elle était abrupte, suite à des chocs géopolitiques ou une contraction du commerce mondial ou une guerre des monnaies, l’effet serait plus brutal sur les marchés. Dans ce scénario, on pourrait constater des marchés déprimés.» Mais il se veut toutefois relativement confiant: «Intuitivement, je pense cependant que les autorités publiques feront tout pour garder des taux d’intérêt bas, car le refinancement des dettes publiques deviendrait intolérable.»

Quel scénario?

Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux, insiste sur la confusion qu’il pourrait y avoir entre les cycles économique et boursier. «Sur le plan économique, il n’y a pas grand-chose de nouveau. On sait qu’un jour, dans les deux ou trois ans qui viennent, le cycle américain va se retourner. Ce qui est plus intéressant, c’est l’analyse sur les pays émergents. C’est aussi un phénomène auquel nous sommes attentifs depuis peu.»

L’économiste d’ING se veut aussi moins alarmiste pour les marchés boursiers. «Il ne faut pas oublier que la Fed peut réagir en cas de ralentissement de l’économie, peut-être même avant que le taux à 10 ans atteigne 4%... Toutes les études semblent converger actuellement vers l’idée que le niveau ‘naturel’ des taux est aujourd’hui plus bas que par le passé, ce qui peut aussi modifier les perspectives pour les marchés boursiers.»

Nous ne partageons pas l’idée de marchés boursiers en recul sur plusieurs années.

Philippe Ledent, ING Belux

Le scénario de crise grave et longue n’est donc pas le scénario envisagé par les économistes d’ING actuellement. «Sur l’évolution des marchés, nous ne partageons pas non plus, à ce stade, l’idée d’un marché en recul sur plusieurs années, parce que nous manquons d’arguments pour étayer ce type de scénario.»

Revenant lui aussi sur l’idée émise d’une fin de cycle proche pour les États-Unis, Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg, admet qu’on est sans doute plus près de la fin que du début, effectivement. «Il a toujours existé des éléments potentiellement déclencheurs de crises. Le marché parvient pour l’instant à surmonter ces craintes, car les fondamentaux de l’économie américaine sont relativement solides. La croissance économique américaine montre des signes d’accélération en ce deuxième trimestre et la croissance des bénéfices des sociétés est soutenue par la réforme de la taxation. Il est difficile d’envisager un crash des marchés boursiers dans cet environnement.» Il admet cependant que la politique protectionniste américaine pourrait continuer d’être un facteur de volatilité pour les marchés.

Les fondamentaux de l’économie américaine sont relativement solides.

Alexandre Gauthy, Degroof Petercam Luxembourg

L’économie reste donc bien loin des sciences exactes et, dans ce contexte, certains aiment jouer à celui qui sera le premier à prédire la prochaine crise… qui arrivera fatalement, mais sans qu’on sache d’où précisément. Puis, il y a ceux dont la bonne santé de leur business dépend du souhait des gens de trouver des valeurs refuges pour résister aux crises. De là à les annoncer...