Frédérique Buck

«Rendre un visage humain aux réfugiés»

09 Mai 2016 Interview par Thierry Raizer
Frédérique Buck, Iamnotarefugee
Frédérique et Mahmoud, pharmacien, en provenance d'Alep, en Syrie. (Photo: Sven Becker )

Frédérique Buck vient de lancer le site web «iamnotarefugee.lu». Une série de portraits humains et une initiative citoyenne menées avec le photographe Sven Becker pour rapprocher les réfugiés, tous statuts confondus, des résidents luxembourgeois et étrangers.

Mme Buck, comment s’est lancé ce projet qui consiste finalement à rendre humain le phénomène migratoire que nous vivons avec l’arrivée de réfugiés au Luxembourg, notamment?

«Ce projet, c’est un puzzle qui a mis longtemps à s’agencer et dont toutes les pièces se sont assemblées un peu par hasard. Durant 3 ans, j’ai accompagné une famille de réfugiés originaire des Balkans qui vivait dans un foyer d’accueil au coin de la rue où j’habite. J’ai remué ciel et terre pour augmenter leurs chances de recevoir leur statut de réfugié. En vain. Puis ils ont disparu. J’en ai parlé à mes voisins, ils ne savaient même pas qu’ils existaient. Je me suis dit que c’était inconcevable, qu’il fallait absolument faire exister les réfugiés.

Plus tard, j’ai, via mon travail auprès de Nyuko, travaillé sur des projets d’entrepreneuriat social. J’ai réalisé que ces entreprises pâtissent de campagnes en communication efficaces alors que les histoires qu’elles racontent sont remarquables. En partant de tout ça, je me suis dit que la narration serait peut-être un moyen efficace pour connecter les réfugiés aux résidents.

Encore fallait-il trouver le moyen, l’angle pour raconter ces riches histoires…

«Mon objectif était de trouver un angle différent, de construire une autre histoire, plus juste. Une histoire qui permette de réduire les peurs, de faire sauter les préjugés. Et en même temps de 'réhumaniser' les réfugiés, en leur donnant la parole. J’ai notamment pensé à l’approche du phénomène Humans of New York dont la page Facebook est suivie par 17,5 millions de personnes.

J'ai beaucoup lu sur la question des réfugiés, sur les initiatives existantes, sur les défis liés à leur inclusion. Il y a, surtout dans le domaine de la communication digitale, des projets incroyables au niveau européen. La barre était haute. 

Concrètement, comment s’est organisé le travail?

«J’ai créé une page Wordpress pour expliquer le projet, j'ai contacté les têtes pensantes du terrain, gouvernementales ou non. Il me fallait leur aval. Je suis tombée par hasard sur 'iamnotarefugee.com', site qui met en avant les réfugiés via leurs profils professionnels. J'ai envoyé un mail à l'équipe (des créatifs établis en Suède) pour savoir s'ils seraient intéressés pour adapter leur site à mon projet. Cinq heures plus tard, l'affaire était dans le sac.

Puis j’ai rencontré le photographe Sven Becker par hasard, lui ai pitché le projet, il a mis exactement une minute pour accepter! Je n'en revenais pas. Son regard est juste, ses photos sont incroyables. J’ai aussi demandé de nombreux feed-back à des gens que je respecte beaucoup, tous m'encourageaient à continuer.

Les écouter nous confronte à notre réalité, nous interpelle sur notre culture, notre société.

Frédérique Buck

Comment retranscrire de tels parcours?

«Je souhaitais donner beaucoup de place à des confessions anodines, des témoignages sur des sujets auxquels on ne s’attendrait pas forcément, justement pour trouver un terrain commun entre nous et eux. J’ai surtout évité à tout prix de faire des textes promotionnels, trop lisses. C’est pour cela que souvent la narration est fracturée, à l’image des mots qui ont jailli, que l’anglais est parfois approximatif. J’ai essayé de toucher le moins possible à leurs histoires. Les récits sont bruts, vrais et complexes, comme eux, comme chacun d’entre nous d’ailleurs. 

C’est ainsi que Mahmoud, Modi, Wafaa, Yazan et Mustafa (et bientôt d’autres) livrent leurs pensées, leur désespoir, mais aussi leurs espoirs librement. Ils s’adressent à chacun d’entre nous. Leur point commun étant une grande solitude. J’ai appris que dans la culture arabe, la famille est sacrée. Il y est inconcevable par exemple de ne pas s’occuper des anciens. Les liens sont très forts entre les membres d’une famille. Aucun d’entre eux n’est habitué à vivre seul. C’est une bonne base de réflexion pour nous européens, qui avons totalement segmenté la société. Les écouter nous confronte à notre réalité, nous interpelle sur notre culture, notre société. C’est un aspect important du projet dans la mesure où une inclusion saine est à double sens.

Pour eux, les connexions et relations sont vitales. Et c’est là où on peut les aider. 

Frédérique Buck

Que retirez-vous de ces rencontres?

«C’est triste et intéressant à la fois. Parfois, au fil de la conversation leur personnalité intacte, la personne qu’ils étaient avant, surgit. Comme si la couche de désespoir énorme qui les écrase devenait poreuse, permettant aux souvenirs d’une autre vie de ressortir.

À chaque interview, j’ai rapidement su déterminer comment et en quoi je pouvais les aider à écrire leur nouvelle histoire. Je pense et j’espère que ce sera le cas pour beaucoup de monde. Je parle moins de dons matériels que de mises en relation. Le Grand-Duché a cela de particulier que les chemins sont courts, tout le monde connaît tout le monde ou connaît quelqu’un qui connaît. Pour eux, les connexions et relations sont vitales. Et c’est là où on peut les aider. 

Parallèlement, je suis assez perturbée depuis que je mène ces interviews, non seulement parce que cela me touche forcément beaucoup, mais aussi parce que je mesure les limites de nos échanges. Sans remettre une seconde en question la véracité de leurs propos, je m’interroge sur les limites de la communication interpersonnelle en général et à fortiori entre deux cultures différentes: me racontent-ils ce qu’ils croient que je suis en mesure de comprendre? Ce qu’ils croient que je veux entendre? Et moi, en les écoutant, est-ce que je les entends? Tout cela reste à creuser. 

Au-delà d’un travail et d’un logement, ce dont ils ont besoin c’est surtout des liens sociaux.

Frédérique Buck

Que peut-être la suite de ce projet?

«À la fin de chaque portait, un bouton permet de ce se connecter à la personne via email. Il faut transformer l’élan de solidarité en rencontre véritable. Cela peut aller d’un mail, d’une première rencontre autour d’un café, d’un coup de pouce pour un travail ou un logement à un véritable parrainage, c'est-à-dire l’accompagnement bienveillant d’un réfugié par un citoyen intégré à moyen terme. Et l’amitié bien sûr. Car au-delà d’un travail et d’un logement, ce dont ils ont besoin c’est surtout des liens sociaux, de l’écoute, du réconfort. Ils souhaitent tous ardemment faire partie intégrante de notre société. Pour cela, ils ont besoin de nous. Nous ne devons pas juste les assister, mais les aider à devenir autonomes.

Pour assurer la viabilité du projet, il nous faut maintenant le soutien d’un partenaire.» 

iamnotarefugee.lu

Paperjam.lu et Maison Moderne, partenaires de iamnotarefugee.lu présenteront les portraits de ces hommes et femmes qui ont tant à nous raconter. Rendez-vous pour faire connaissance avec Mustafa.