Bulletin du Statec

Quand l’économie commande la démographie

10 Novembre 2017 Par Camille Frati
Tom Haas, François Peltier et Serge Allegrezza
Serge Allegrezza présente le bulletin élaboré par Tom Haas et François Peltier (à gauche) comme une contribution du Statec au débat démocratique sur l’avenir du Luxembourg. (Photo: Edouard Olszewski)

Le Statec a ajouté sa brique au débat actuel sur l’avenir du Luxembourg, et en particulier de sa population, alors qu’Eurostat estime qu’elle dépassera le million d’habitants en 2060. Une contribution «agnostique», insiste Serge Allegrezza, directeur de l’Institut national de la statistique.

Les projections d’Eurostat au printemps ont jeté un pavé dans la mare, avançant le chiffre choc de 1,1 million d’habitants au Grand-Duché en 2060. «Mais ce n’est pas la projection que nous privilégions, ni que nous validons», annonce d’emblée Serge Allegrezza, qui avait mis en garde en juin dernier contre le retour du spectre du «suicide collectif» des «vrais Luxembourgeois» évoqué par l’ancien directeur du Statec dans les années 1990.

Le 3e bulletin du Statec de l’année, intitulé «Projections macroéconomiques et démographiques de long terme 2017-2060», s’attache à développer une méthodologie plus réaliste et plus adaptée aux spécificités du Luxembourg. «Dans un petit pays, la croissance démographique repose surtout sur l’immigration, et celle-ci résulte des perspectives économiques du pays, de son attractivité et de sa compétitivité», souligne le directeur du Statec. «Il est donc crucial d’appréhender les deux approches.»

L’horizon 2030 semble déjà fixé, avec une population de 760.000 habitants, indique le Statec, s’appuyant sur les chiffres de la croissance et les projections du programme de stabilité et de croissance européen, aussi bien que sur celles de l’Inspection génération de la sécurité sociale.

Nous ne savons pas comment le pays va évoluer.

Serge Allegrezza, directeur du Statec

C’est après 2030 que «l’avenir est ouvert», précise Serge Allegrezza. «Parce que nous ne savons pas comment le pays va évoluer.» D’où la construction de quatre scenarii exprimant des «projections rigoureuses et cohérentes afin d’éclairer le débat», sachant que l’avenir «dépend de la volonté des citoyens, des politiques, de l’attractivité du territoire et de l’évolution du contexte européen».

Les scenarii prennent comme point de départ la croissance du PIB, à laquelle correspond la croissance de la productivité. Cette croissance agit sur l’attractivité salariale du pays par rapport aux pays voisins, jugée comme facteur crucial d’attractivité pour les travailleurs étrangers, qu’ils choisissent de s’installer au Grand-Duché ou de traverser la frontière chaque jour. Une attractivité qui se traduit in fine par un solde migratoire plus ou moins élevé et une projection précise de la population atteinte en 2060.

Ainsi, une croissance annuelle du PIB de 4,5% s’accompagne de gains de productivité de 2,8%. L’attractivité salariale plafonne à 170% par rapport aux pays voisins, ce qui amène 17.100 travailleurs étrangers à rejoindre l’économie luxembourgeoise, et un solde migratoire positif de 16.100 personnes. La population atteindrait alors 1,2 million d’habitants. C’est évidemment une hypothèse extrêmement optimiste du point de vue de la croissance économique, qu’il serait surprenant de maintenir à un tel niveau durant 40 ans.

Les infrastructures, facteur difficilement modélisable

Le deuxième scénario prend en compte une croissance du PIB de 3%, signifiant des gains de productivité, et donc une attractivité salariale, moindres. La population s’établirait à 1,1 million d’habitants dans ce cas. Les deux dernières projections, à 1,5% et 0% de croissance du PIB, aboutissent à une population d’environ 1 million d’habitants – 996.000 pour le scénario de croissance nulle.

Le Statec évoque le «cercle vertueux de la croissance luxembourgeoise», qui veut que la croissance de la productivité génère une hausse des salaires, puis une hausse du revenu disponible relatif, de nature à attirer les travailleurs étrangers, et donc à augmenter la population active résidente et non résidente.

Sachant que d’autres facteurs entrent en jeu dans la décision des travailleurs étrangers de rejoindre le Luxembourg, comme la présence d’un taux de chômage élevé à l’étranger et une conjoncture favorable au Luxembourg.

Mais, et l’auteur du bulletin, Tom Haas, du service Prévisions et Modélisation du Statec, le souligne lui-même, d’autres mécanismes ne peuvent être modélisés, en particulier les «contraintes physiques». «Les hausses projetées de l’emploi et de la population sont seulement possibles si les infrastructures nécessaires sont mises en place» dans les prochaines décennies, que ce soit au niveau des transports ou des logements et terrains disponibles.

Ainsi, l’accroissement de la population dépendra du choix des travailleurs étrangers de s’installer au Luxembourg ou de l’autre côté de la frontière. Si la répartition de 50% d’étrangers résidents/50% de frontaliers semble être fiable sur un long cycle économique, fluctuant entre 33 et 66% selon les années, elle tiendra aussi à l’évolution de la disponibilité et des prix des logements des deux côtés de la frontière. L’enjeu est tout de même de taille puisque l’on parle d’un écart de 50.000 personnes en 2030, et jusqu’à 100.000 en 2060.

Au niveau de la structure démographique, les quatre scenarii confirment un vieillissement de la population, puisque les 0-15 ans passeront de 16% de la population à 14-15% d’ici 2060, et les 15-64 ans — la population en âge de travailler — de 69% à 58-60%, tandis que les plus de 65 ans représenteront 25 à 30% de la population, contre 14% aujourd’hui.

Par ailleurs, le Statec était à l’ordre du jour du conseil de gouvernement vendredi. Les ministres ont approuvé la création de l’asbl StatecResearch, qui reprend l’activité de recherche du Statec et de l’Observatoire de la compétitivité, organisée depuis 2011 dans l’Agence pour la normalisation et l’économie de la connaissance. StatecResearch reprend plus précisément les activités de recherche sur la croissance et la productivité, l’innovation et l’entrepreneuriat, la performance des entreprises, ainsi que le bien-être.