Consommation responsable

Prolonger la durée de vie des aliments

05 Décembre 2016 Par Florence Thibaut
Deuxième vie
L’atelier de la Stëmm Caddy récupère et transforme tous les jours des produits non vendus par Auchan. (Photo: Mike Zenari)

Chaque année, 123kg de nourriture par an et par résident, soit l’équivalent de 105 euros, sont jetés. 72,4% sont gaspillés par les ménages, 11,2% par la restauration, 9,1% par la gastronomie et 7,3% par les commerces. Parmi les bons exemples, plusieurs supermarchés font appel à la Stëmm vun der Strooss et aux Cent Buttek.

Représentant 68.000 tonnes par an au Luxembourg, le gaspillage alimentaire a fait l’objet d’une vaste étude nationale menée par le ministère du Développement durable et des Infrastructures. Première édition en date, elle a permis de révéler que sur les 123kg de denrées alimentaires mis à la poubelle chaque année, 56kg auraient encore pu être consommés. Ce sont les légumes et les fruits les plus touchés (44%), puis le pain et les viennoiseries (15%).

Une denrée jetée, c’est de l’argent gaspillé

Jeannette Muller, conseillère technique à la Chambre des métiers

Les commerçants du pays n’ont pas attendu ces chiffres peu reluisants pour se mobiliser. Synonyme de perte financière, le gaspillage est combattu depuis longtemps par les artisans. «Une denrée jetée, c’est de l’argent gaspillé. Les bouchers, par exemple, apprennent dans le cadre de leur formation à optimiser la découpe pour utiliser tous les morceaux. S’il y a eu beaucoup d’insécurité juridique autour des obligations à respecter en matière de dons, c’est désormais clair. C’est un domaine très encadré au niveau européen», cadre Jeannette Muller, conseillère technique à la Chambre des métiers. Vendeurs poids lourd, les supermarchés sont nombreux à s’engager auprès d’associations, restaurants solidaires ou épiceries sociales, souvent dans une optique de responsabilité sociétale (RSE). Plus qu’un discours culpabilisant, aujourd’hui, on a besoin de bons exemples et d’idées concrètes.

Tout commerçant essaye d’avoir le bon niveau de produits pour répondre aux envies de ses clients

Laurent Schonckert, administrateur directeur des supermarchés Cactus

Recycler les indésirables

Chez Cactus, le travail s’effectue avec les Cent Buttek, la Banque alimentaire et le Parc merveilleux de Bettembourg, qui reçoit une grande quantité de légumes abîmés. Ces derniers peuvent aussi servir à la biométhanisation. «Tout commerçant essaye d’avoir le bon niveau de produits pour répondre aux envies de ses clients, ce qui est loin d’être une science exacte», explique Laurent Schonckert, administrateur directeur des supermarchés Cactus. «Il y a 200.000 ménages au Luxembourg, dont 60.000 composés d’une ou deux personnes. Nous devons tenir compte des tendances d’habitation et de consommation pour le conditionnement et la taille des portions.» Le distributeur luxembourgeois qui compte 45 points de vente accorde une grande importante à la sensibilisation de ses clients, souvent très pointilleux quant à l’esthétique des produits. «Dans ce contexte, le rôle de la grande distribution est d’éduquer, informer et recycler. Depuis trois ans, nous organisons des visites à la ferme ou chez nos producteurs pour montrer l’origine des produits et des ateliers pour expliquer comment valoriser les restes, appuie le patron de Cactus. Nous les utilisons aussi dans nos cantines et nos 4.000 collaborateurs peuvent acheter ces produits à moindre coût.»

Les invendus représentent environ 1% du chiffre d’affaires du groupe. «Le zéro déchet est inatteignable. Nous essayons d’en faire une utilisation intelligente. Nos chefs de rayons doivent développer une gestion toujours plus fine des commandes en amont. Étant un acteur local et possédant des entrepôts de stockage, nous avons la chance de garantir des circuits courts, ce qui prolonge la durée de vie des produits», poursuit-il. La même logique s’applique dans les 20 points de restauration que compte l’enseigne.

Notre devise est d’empêcher la destruction d’aliments parfaitement consommables

Adely Thill-Gross, responsable du Cent Buttek de Beggen

Remplir les boutiques

Approvisionnées par différents commerçants, les trois Cent Buttek du pays, situées à Beggen, Bettembourg et Lamadelaine, ont pu, entre le 1er janvier et le 30 septembre, distribuer 135 tonnes de marchandises. Créée en 2009, l’asbl, reconnue d’utilité publique depuis juin 2014, récupère une grande quantité d’aliments invendables à cause d’une date de péremption trop proche. «Notre devise est d’empêcher la destruction d’aliments parfaitement consommables», souligne Adely Thill-Gross, responsable du Cent Buttek de Beggen.

Tous les jours, deux camionnettes font le tour d’une vingtaine de partenaires, dont le Pall Center, Match, Delhaize ou encore Alima, situés dans tout le pays. «Le tri se fait dans chaque boutique. Nous récupérons toutes sortes de denrées, fruits, légumes, lait, charcuterie... La collecte se fait toute la semaine, même quand le magasin n’est pas ouvert. Ce qu’on n’a pas la possibilité de stocker part dans les foyers», précise-t-elle encore. «Nous ne voulons vraiment rien jeter. Le pain qu’il nous reste, par exemple, est donné à des fermes.»

Une fois jugés consommables, les aliments sont offerts à des bénéficiaires sociaux, en provenance de 10 communes, en échange d’un prix symbolique de deux euros par passage. «Certains ne peuvent pas payer cette somme, si dérisoire soit-elle, ce sont alors les offices sociaux qui prennent le relais. C’est aussi une réalité au Luxembourg.» Les permanences ont lieu trois jours par semaine. En moyenne, chaque client repart à chaque visite avec neuf kilos de denrées.

Ce sont 220 bénévoles qui font tourner les trois magasins, des chauffeurs aux vendeurs en passant par des trieurs en série. Et Adely Thill-Gross de constater: «La demande a énormément augmenté depuis 2009. À Beggen, nous avions sept clients le premier jour. Les besoins ne font que progresser.» 326 familles sont aujourd’hui inscrites à l’enseigne de Beggen, 385 à Bettembourg et 133 à Lamadelaine.

Efforts circulaires

Autre exemple encourageant, la structure «Stëmm Caddy» codéveloppée par Auchan et la Stëmm vun der Strooss. Arrivé en 1996 au Luxembourg, le groupe français a noué ce partenariat en 2009. La première année, en évitant de jeter 11 tonnes de nourriture, il a permis d’assurer les repas quotidiens d’une centaine de personnes. «Notre charte de qualité fraîcheur nous impose de retirer nos produits des rayons assez tôt. Nous voulions leur donner une seconde vie», détaille David Jacques, responsable qualité pour le groupe.

Certains produits sont également congelés et stockés afin de constituer des lots

Sandra Loeffler, responsable du projet Stëmm Caddy

En 2014 sont nés le Stëmm Caddy et son atelier de transformation des aliments. «Le tri de fruits, laitages ou légumes, et le dispatching se font à Bonnevoie. On y retravaille la viande et on confectionne des sandwichs offerts gratuitement», note Sandra Loeffler, responsable du projet Stëmm Caddy. «Certains produits sont également congelés et stockés afin de constituer des lots. Tout est utilisé, transformé, par exemple en soupe ou jus de fruits, ou donné.»

En 2015, son équipe a conditionné, réemballé et offert 148 tonnes de denrées grâce à cinq enlèvements par semaine. 110 repas quotidiens vendus à 50 centimes dans le restaurant social de l’asbl à Hollerich sont confectionnés grâce à cette manne. 22 personnes travaillent pour le Stëmm Caddy, dont 16 qui bénéficient du revenu minimum garanti (RMG) et six volontaires. «C’est aussi un projet de réinsertion sociale et professionnelle», ajoute Sandra Loeffler. Environ 60 packs alimentaires sont également créés chaque jour et offerts à des familles dans tout le pays.

En marge de ce projet, la Stëmm souhaite aujourd’hui investir un nouvel espace pour pouvoir faire plus, reste à trouver une surface de 100m2. «Nous ne parvenons pas à répondre à l’ensemble de la demande. Les besoins sont toujours plus importants. C’est la même chose dans nos restaurants sociaux, nous devons refuser des gens tous les jours», regrette Alexandra Oxacelay, directrice de la Stëmm vun der Strooss, qui estime le budget nécessaire à sa nouvelle implantation à 300.000 euros.

Que peut-on donner?

  • De la nourriture préemballée avec un emballage et une étiquette intacts
  • Des aliments dont la date de péremption n’est pas dépassée (le jour même c’est encore bon)
  • Des produits de boulangerie/pâtisserie frais destinés à une vente endéans les 24 heures
  • Les plats chauds préparés conservés au chaud 3 heures à une T°> 65°
  • Les plats buffets exposés à condition que les produits soient consommés dans les 24 heures
  • Tout type de fruits et légumes (sans moisissure)

Il faut aujourd’hui adopter une approche holistique de la denrée

Jeannette Muller, conseillère à la Chambre des métiers

Un acte très encadré
La donation de denrées alimentaires est aujourd’hui une pratique à la fois très encadrée et exigeante, notamment sur le pan de l’étiquetage, de la traçabilité et de l’hygiène des produits. «Suite à différentes crises dans les années 1990, la dioxine ou la vache folle, la perception de la sécurité alimentaire a beaucoup changé», explique Jeannette Muller, conseillère à la Chambre des métiers. «À l’échelle européenne, il y a la ‘food law’ de 2002, le règlement sur l’hygiène de 2004, celui sur l’étiquetage de 2011. Les obligations à respecter sont multiples.» Pour apporter plus de clarté, la Chambre des métiers a réalisé un guide pratique et vient de publier une brochure sur le sujet du don. «La première chose est de s’enregistrer auprès des autorités compétentes. Ensuite, l’établissement donneur et l’établissement receveur doivent codifier leur accord dans un contrat», ajoute-t-elle.

«Il faut aujourd’hui adopter une approche holistique de la denrée. L’artisanat est un secteur-clé dans la production durable. Les commerçants doivent guider les consommateurs. Un boulanger ne peut décemment pas proposer 15 sortes de pains à 17h. C’est une éducation à faire passer.»