Interview de Denise Voss

«Nous devons mieux expliquer ce que nous faisons»

14 Mai 2018 Par Laurent Moyse
Denise Voss
Pour Denise Vous, le Brexit est l’occasion pour les organisations basées au Royaume-Uni d’approfondir leur lien. (Photo: Anthony Dehez)

Lorsque l’Alfi fut portée sur les fonts baptismaux en 1988, personne n’aurait cru que l’industrie des fonds se serait développée de manière aussi spectaculaire au cours des trois dernières décennies. Entretien avec Denise Voss, présidente de l’association depuis 2015.

Madame Voss, l’Alfi fête ses 30 ans d’existence cette année. Qu’est-ce qui distingue l’organisation d’aujourd’hui de celle de 1988?

«L’association a changé ne serait-ce qu’au niveau de sa taille. L’Alfi est une organisation qui a commencé modestement, avec une petite équipe, alors qu’au 1er mai, nous emploierons 31 personnes, dont une basée à Hong Kong. Notre organisation compte par ailleurs 1.500 membres – des cabinets d’avocats, des sociétés de gestion, des sociétés administratives et d’autres acteurs – qui opèrent dans le secteur des fonds. Ils constituent cette force qui nous a menés là où nous sommes à présent. 

Nous avons aussi 150 comités techniques et groupes de travail qui s’occupent de sujets tels que les conférences de promotion ou la distribution, la formation professionnelle, la gestion des risques légaux ou réglementaires, l’investissement responsable, et d’autres sujets encore. L’un des comités plus récents est le forum ‘fintech’. Nous avons aussi un forum qui s’occupe de questions relatives aux investisseurs particuliers, notamment l’éducation des investisseurs. Les 31 personnes qui travaillent dans notre équipe ne sont pas de trop pour couvrir l’ensemble de ces sujets. Nous comptons beaucoup sur le travail de nos membres. Ils peuvent nous aider à élaborer notre cadre réglementaire au niveau national, mais aussi au niveau européen, ce qui représente un gros travail, en particulier depuis la crise financière mondiale.

L’Alfi est aussi très demandée pour donner des conférences dans le monde.

Denise Voss, présidente de l’Alfi

Les tournées de l’Alfi représentent aussi un volet important. Elles ont commencé en 2005 et sont nécessaires, compte tenu de la diffusion globale des Ucits, détenus par les investisseurs dans plus de 70 pays. Il est important de se déplacer là où se trouvent les investisseurs, car les Ucits – qui furent au départ un projet européen – ont entre-temps été approuvés par les régulateurs d’autres pays. La rencontre avec les communautés locales est donc importante. Lorsque nous voyageons, nous rencontrons aussi les régulateurs pour une mise à jour sur les Ucits et pour répondre à leurs questions. Cette partie du travail a beaucoup augmenté depuis que l’organisation existe. En 2017, nous avons parcouru la plupart des continents et participé à plus de 30 manifestations organisées par nos partenaires. L’Alfi est aussi très demandée pour donner des conférences dans le monde. C’est l’occasion de montrer l’expertise de notre secteur des fonds.

Les conférences que nous organisons sont aussi en hausse. Outre notre conférence globale sur la distribution, qui a été créée très tôt dans l’histoire de notre association, deux autres grands rendez-vous annuels se sont ajoutés: l’un sur la gestion des fonds, et l’autre sur les fonds d’investissement alternatifs, que nous avons légèrement modifié l’année dernière, en nous focalisant sur les fonds en capital-­investissement et les fonds immobiliers. En 2017, nous avons également organisé 15 manifestations éducatives de moindre envergure. Au sein de l’Alfi, nous disposons d’une équipe qui s’occupe de l’organisation de ces événements.

Peu présente à l’origine du développement de la place financière du Luxembourg, l’industrie des fonds en est devenue un pilier central. Quelles sont les implications d’un tel changement pour le secteur?

«Ce n’est pas nouveau, car je dirais que l’industrie des fonds représentait déjà il y a 10 ans une part importante du centre financier. C’est vrai que nous n’enregistrons pas de ralentissement, que sa taille augmente en termes d’activités. Mais compte tenu de la nature transfrontalière de l’industrie des Ucits et des fonds alternatifs, cela colle avec la façon dont le Luxembourg fait du business sur le plan transfrontalier. De ce point de vue, elle s’insère bien dans le modèle existant. 

Il est évident que les interactions sont nombreuses entre nous et l’industrie bancaire ou le secteur des assurances, dont les produits investissent dans les fonds. Le ‘private banking’ recourt souvent aux fonds d’investissement. Nous représentons une part importante du centre financier, mais les liens avec les autres activités de ce centre sont étroits. Et si l’on observe les développements récents de la fintech et de la technologie, on constate que nombre de start-up offrent leurs services à l’industrie des fonds. Celle-ci ne fonctionne pas en vase clos, mais s’appuie sur des synergies. Elle contribue au développement d’autres secteurs de l’économie.

L’industrie des fonds présente toutefois des caractéristiques différentes des autres activités financières. Le «private banking», par exemple, est fortement marqué par les changements de réglementation sur le plan fiscal, alors que le secteur des fonds est moins concerné…

«En effet. Croyez-moi, nous devons constamment expliquer aux législateurs ainsi qu’aux responsables politiques, en Europe ou ailleurs, que la gestion des fonds n’est pas une activité bancaire. Nous ne sommes pas des banques, mais les agents de nos investisseurs qui injectent de l’argent dans les fonds. Parler de la croissance de l’industrie des fonds représente parfois un défi: nous avons désormais plus de 4.000 milliards d’euros sous gestion, un chiffre qui ne signifie pas grand-chose dans la vie quotidienne. Il est important de rappeler que ce n’est pas notre argent, mais qu’il appartient aux investisseurs dispersés dans plus de 70 pays.

Je ne crois pas que les jeunes générations achèteront des fonds d’investissement en passant par une banque.

Denise Voss, présidente de l’Alfi

Ce que nous avons connu par contre, surtout depuis la crise financière mondiale, c’est la pression en matière de réglementation. Nous avons dû nous adapter en termes de coûts, d’efforts et de temps pour la mettre en place, nous avons répondu aux consultations de la Commission européenne tout en lui rappelant que notre industrie fonctionne de manière différente. Cet effort a été important et continue de l’être. Nous avons eu des doutes avec toutes ces initiatives fiscales, que ce soient les directives sur la fiscalité de l’épargne en Europe, le Fatca aux États-Unis ou les diverses initiatives au niveau de l’OCDE. Fondamentalement, c’est vrai, nous n’avons pas eu besoin de nous réinventer de la même manière que le ‘private banking’. Mais il y a un domaine dans lequel nous devons relever le défi: celui de la technologie. Elle offre de grandes opportunités tout en constituant un défi, car remplacer et modifier des systèmes existants est coûteux et prend du temps. 

Un secteur où nous devrons nous réinventer un peu est la façon de nous adresser aux jeunes générations en tant que futurs investisseurs. Actuellement, les fonds sont distribués à travers les banques, les compagnies d’assurances et les conseillers financiers, et rarement de manière directe auprès des investisseurs. Je ne crois pas que les jeunes générations achèteront des fonds d’investissement en passant par une banque. Elles le feront via leur smartphone. C’est une autre manière de faire du business. Pour le moment, avec les fonds d’investissement, nous n’avons pas d’accès à l’investisseur final, il y a toujours un intermédiaire entre nous. Cela va changer, et nous devrons nous y adapter, même si nous n’y sommes pas encore.

Si vous devez souvent expliquer ce que vous faites, cela signifie-t-il que vos activités ne sont toujours pas très connues?

«Il est plus facile de parler à quelqu’un des activités bancaires, car là où il y a une banque, il y a aussi un banquier. Dans l’univers des fonds d’investissement, il est difficile de ne pas utiliser une terminologie compliquée. Je ne pense pas que le fait de parler de finance, même personnelle, intéresse la plupart des gens. Lorsque vous leur parlez d’un compte bancaire, ils savent ce que c’est. Mais pour expliquer ce qu’est un fonds d’investissement, vous devez chercher les mots pour ne pas tomber dans le jargon et la terminologie. C’est la raison pour laquelle nous nous intéressons à l’éducation de l’investisseur. Dans un proche avenir, nous devrons mieux expliquer ce que nous faisons, pourquoi et comment.

L’encours total des fonds dépasse désormais les 4.000 milliards d’euros. Pensez-vous que cette croissance va durer?

«Je pense que oui, pour plusieurs raisons. En Europe et dans de nombreuses régions du monde, le pourcentage de ménages qui détiennent des fonds d’investissement est assez faible. La proportion en Europe est d’environ 8%. Les gens vont devenir de plus en plus responsables de leur bien-être financier, et les fonds d’investissement sont un moyen facile pour y arriver. 

S’agissant du financement des entreprises, à l’inverse des États-Unis, la structure financière en Europe est davantage orientée vers les banques que vers les marchés de capitaux. La Commission et le Parlement européens sont intéressés par l’idée de promouvoir des sources additionnelles de financement des entreprises. D’où viendra cet argent, si ce n’est en partie de l’industrie des fonds d’investissement? Sur ce plan, je suis optimiste.  

On assiste par ailleurs à une hausse de la classe moyenne dans le monde (Brésil, Chine…), ce qui laisse entrevoir un grand potentiel pour les Ucits, étant donné que les régulateurs en dehors de l’Europe ont accepté que leurs ressortissants détiennent de tels fonds. Les Ucits ont été créés par le législateur européen pour des investisseurs particuliers et jouissent d’une forte protection grâce à la diversification et la gestion du risque. C’est ce qui les a rendus attrayants et acceptables aux yeux de nombreux régulateurs. 

Quels sont les obstacles qui pourraient entraver cette progression?

«Les Ucits sont le produit financier le plus exporté d’Europe. Pour qu’ils continuent de progresser, nous avons besoin d’un soutien de l’Europe, notamment sur le plan de la réglementation. Une proposition de la Commission portant sur le pouvoir des autorités européennes de supervision est actuellement en discussion, dont un élément est lié au pouvoir de délégation. La délégation est d’une importance cruciale pour la gestion et les gestionnaires de portefeuille dans le monde, surtout dans l’industrie des fonds d’investissement. Elle a joué un rôle dans le développement des Ucits et dans la croissance continue de ce secteur. La proposition de la Commission, qui prévoit que toute externalisation ou délégation hors de l’Union européenne soit soumise à nouveau à l’Esma, exigerait un coût supplémentaire et davantage de temps pour arriver sur le marché. En quoi est-ce nécessaire? Il n’y a jamais eu de problème autour de la délégation en matière de fonds d’investissement. 

S’agissant de la réglementation, elle pèse toujours sur notre agenda. Quant à la technologie, il y a deux ans, j’étais un peu inquiète que notre industrie des fonds soit à la traîne, mais je pense qu’à présent, nous en avons pris la mesure. Je suis très confiante sur le fait que nous allons y arriver. Simplement, en matière de technologie, il faut avancer rapidement. L’Alfi a mis en place un forum ‘fintech’. Nous réfléchissons, par exemple, à la manière de faciliter l’investissement direct pour les investisseurs via leur smartphone.

Le Brexit représente un autre défi. L’Alfi est-elle inquiète des possibles conséquences sur le secteur des fonds?

C’est un défi, parce que la dynamique au sein de l’UE va nécessairement changer d’un point de vue politique. Le Luxembourg a une relation de longue date avec le Royaume-Uni, et la City de Londres en particulier. Plus de 17% des avoirs de nos fonds d’investissement sont constitués par des gestionnaires britanniques, dont certains ont établi leur organisation, leurs fonds et leur société de gestion au Luxembourg depuis longtemps. Nombre d’entre eux se sont déjà installés avant le Brexit au Luxembourg ou en Irlande pour la distribution des Ucits. Pour les fonds d’investissement alternatifs, il a fallu travailler davantage, car beaucoup de gestionnaires ont constitué leurs fonds au Royaume-Uni. S’ils souhaitent travailler avec des clients européens, ils devront s’établir aussi sur le continent. Beaucoup d’organisations approfondissent leur lien avec le Luxembourg suite au Brexit en augmentant la substance et leur personnel au sein des sociétés de gestion et en faisant converger certains fonds avec ceux qui sont déjà enregistrés au Luxembourg.

En tant qu’État membre de l’Union européenne, le Luxembourg est étroitement lié à ses partenaires sur les plans économique et financier. Face aux pressions d’harmonisation et de régulation, comment l’Alfi se positionne-t-elle?

«Il est certain que le processus du législateur a changé au cours des décennies. Un des rôles principaux de l’Esma est la convergence en matière de supervision. Par conséquent, les États membres ont moins de marge de manœuvre. Mais cette situation nous occupe depuis de nombreuses années. 

La concurrence au sein de l’UE s’intensifie.

Denise Voss, présidente de l’Alfi

Nous soutenons de plusieurs façons la Commission dans l’examen des obstacles entravant la distribution transfrontalière. Je ne dirais pas que nous sommes nécessairement contre l’harmonisation. Il est important d’avoir des règles équitables (‘level playing field’), et parfois, certaines initiatives et exigences de certains États membres s’en écartent. Mais ce n’est pas un élément inhibiteur pour le business. 

Vous êtes donc sur la même longueur d’onde que le gouvernement?

«Oui. L’un des risques avec le gouvernement actuel aux États-Unis est que, si ça part dans une autre direction, le reste du monde sera moins compétitif, en particulier l’Europe. Nous avons la chance d’être leaders en matière de distribution transfrontalière en Europe et aussi en dehors. Mais la concurrence au sein de l’UE s’intensifie. Au début, le Luxembourg et -l’Irlande – deux États membres qui sont obligés de faire du business au-delà de leurs frontières – ont compris les opportunités qu’offraient les Ucits, en ont tiré avantage et fait ce qu’il fallait faire pour y parvenir. À présent, d’autres États membres observent ce succès et se disent qu’ils devraient être capables de le faire également. La concurrence augmente parmi les autres États membres et hors d’Europe. L’un des éléments-clés des Ucits est le passeport européen, et nous voyons que des passeports sont établis maintenant en Asie, avec l’ARFP, et en Amérique latine. Ils n’ont cependant pas les mêmes avantages que les Ucits dans le contexte européen, notamment du fait de l’euro. 

En octobre, des élections législatives redessineront le paysage politique pour les années à venir. Quelles sont les attentes de l’Alfi à l’égard du futur gouvernement?

«D’abord, il est important de souligner que tous les gouvernements successifs ont apporté leur soutien au secteur des fonds. Ce soutien est précieux et n’a pas beaucoup d’équivalents dans le monde. Je m’attends à ce que cela continue, et nous le rappellerons dans nos discussions avec les partis politiques en vue des élections. Nous insisterons sur le fait que ce que nous faisons doit être durable par rapport à la concurrence, qui s’intensifie. Nous devons nous assurer que la législation européenne est mise en œuvre avec diligence. C’est un point critique pour que notre cadre légal et fiscal demeure concurrentiel. Par rapport au ‘level playing field’, un petit État membre n’a certes pas la partie facile, mais nous devons rester compétitifs. Investir de manière responsable est devenu depuis 2006 l’un des trois piliers de l’industrie des fonds au Luxembourg, et le gouvernement actuel se focalise aussi là-dessus, surtout depuis l’accord de la Cop21. Le financement du changement climatique est une préoccupation globale, et le Luxembourg a montré des ambitions sur ce plan.

Nous voudrions encourager le gouvernement luxembourgeois à développer l’infrastructure de manière à permettre à l’ensemble de s’épanouir, car les investisseurs commencent à devenir exigeants. Enfin, il faut s’assurer que l’éducation financière devienne une partie intégrante de notre programme scolaire. Cet aspect est fondamental pour que les individus deviennent toujours plus responsables de leur propre bien-être financier.