Législatives 2018

Nicolas Buck: «Une campagne en vase clos»

10 Octobre 2018 Par Thierry Raizer
Nicolas Buck: «Et que fait-on des 200.000 personnes qui franchissent la frontière tous les jours et qui portent une grande partie de la création de richesse dans ce pays?»
Nicolas Buck: «Et que fait-on des 200.000 personnes qui franchissent la frontière tous les jours et qui portent une grande partie de la création de richesse dans ce pays?» (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

Le président de la Fedil enjoint au futur gouvernement de se saisir de l’urgence d’attirer les talents nécessaires en raison des révolutions technologiques. Nicolas Buck appelle aussi à la prise de décisions ambitieuses pour l’avenir du pays, dans un contexte mondial.

Quelle est votre principale demande au futur gouvernement?

«Il y a une urgence par rapport aux talents, de l’éducation fondamentale à l’université en passant par l’apprentissage et la formation continue. La priorité principale à long terme est comment développer et attirer des profils qualifiés dans tous les secteurs de l’économie. La grande majorité des entreprises sont dans des options de recrutement, car elles doivent soit innover, soit faire face à des contraintes réglementaires importantes. Or, demander aux entreprises d’être plus productives et de faire plus avec moins de personnes n’est pas réaliste. 

Vous ne pouvez pas innover en ayant uniquement recours aux personnes qui sont déjà occupées à assurer la marche de l’entreprise au jour le jour. Pour innover, vous avez besoin de temps et d’un certain recul. Le prochain gouvernement devra tenir compte de cette double contrainte – accès aux ressources pour plus d’innovation. Ceci devra se décliner en actions politiques concrètes.

Si nous voulons garder le même niveau de richesse, nous devons avoir un appareil qui crée autant de PIB et de recettes fiscales qu’aujourd’hui.

Nicolas Buck, président de la Fedil

L’autre modèle consiste à dire «on fait moins»…

«Je ne suis pas convaincu que nous pourrons atteindre de tels gains de productivité qui nous permettront de créer autant de richesse avec moins de ressources en termes relatifs, surtout sur le court terme. Il faudrait donc tenir compte de ce constat, ou du moins le considérer comme un scénario possible. 

La suite logique serait donc de dire aux électeurs que de thématiser la croissance et le modèle de croissance est certes un exercice intéressant, mais très compliqué à mettre en place dans une économie aussi ouverte que le Luxembourg. De quels instruments dispose l’État? Il pourrait augmenter les impôts. Il me semble que le contraire est à l’ordre du jour. En résumé, pour le scénario, moins de croissance entraînera des salaires et pensions moins élevés dans la fonction publique. Nous aurons moins d’investissements dans les hôpitaux, dans les écoles.

Des arbitrages seront à faire. Si nous voulons garder le même niveau de richesse, nous devons avoir un appareil qui crée autant de PIB et de recettes fiscales, comme on le fait aujourd’hui. Je conçois que pour un décideur politique, il ne soit pas toujours évident de dire les choses clairement.

Pensez-vous qu’une vision d’un «Grand Luxembourg» puisse être défendue au vu des problématiques rencontrées à l’égard du cofinancement éventuel d’infrastructures comme l’A31?

«François Bausch a du mérite, il a fait avancer des dossiers liés à la mobilité durant ce mandat. Et je comprends son souci vis-à-vis d’un dossier comme celui de l’A31, à savoir être confronté à des demandes d’investissements dans des infrastructures des régions avoisinantes. Mais la moitié des personnes qui ont un emploi dans ce pays passent la frontière tous les jours. Avoir une politique d’infrastructure qui s’arrête aux frontières n’est plus en phase avec la réalité, d’autant plus que notre bassin d’emplois voisin diminue. Nous devrons donc nous poser la question de la revalorisation des territoires de l’autre côté de la frontière.

Nous devons continuer à miser sur un secteur industriel fort, qu’il s’agisse de software ou de hardware.

Nicolas Buck, président de la Fedil

Vous rejoignez Étienne Schneider qui indique qu’un pays sans industrie est un pays «Mickey Mouse»? 

«Le ministre de l’Économie est dans son rôle et je le rejoins. Nous avons d’un côté un secteur économique qui génère beaucoup de revenus fiscaux, à savoir la place financière, mais qui requiert une importante main-d’œuvre dans ses métiers annexes – notamment les métiers de support. Les secteurs industriels, d’un autre côté, sont des secteurs où la technologie aura une partie plus prépondérante dans la création de valeur, ce qui va augmenter la productivité par tête.

C’est pour cela que nous devons continuer à miser sur un secteur industriel fort, qu’il s’agisse de software ou de hardware. En point commun de la finance et de l’industrie, nous retrouvons la substance. Étienne Schneider a raison de dire que l’économie des boîtes aux lettres est terminée, ou plutôt qu’il y a des gens désormais derrière les boîtes aux lettres. Ce qui explique une partie de la croissance de l’emploi.

Peut-on dire qu’un pays sans scientifiques ou sans ingénieurs est un pays qui perd ses cerveaux? 

«Si vous m’aviez posé cette question en 1983, au moment de la libéralisation des services financiers, j’aurais probablement répondu ‘non’. Les 40 dernières années ont été marquées par une croissance toujours plus forte du secteur financier dans la création de richesse, et ceci partout dans le monde occidental. Le Luxembourg a su en profiter. Je suis le premier à l’admettre, car je travaille dans ce secteur.

Néanmoins, j’entrevois des opportunités importantes dans le secteur des technologies qui pourront s’appliquer à différents secteurs. La production d’énergie et la mobilité vont devoir être réinventées. Donc le monde a changé. Ce changement est source d’opportunités. Les grandes révolutions technologiques sont à venir. Il faudra développer les profils pour y répondre.

Le décalage entre le monde des entreprises et le monde politique est devenu trop important.

Nicolas Buck, président de la Fedil

Car il est question de maîtriser une certaine souveraineté des compétences au Luxembourg et de la technologie en Europe.

«La souveraineté dans des technologies de pointe est un enjeu européen, mais tous les pays n’ont pas d’intérêt à voir une politique industrielle intégrée se réaliser. Nous devons donc faire les bons choix par rapport à nos moyens, sans oublier que nous ne pouvons pas déployer une politique industrielle ambitieuse en Europe sans marché unique de l’énergie.

Comme vous l’écrivez dans une carte blanche publiée dans le Land (28/09/18), la période 1850-1950 était marquée par un accès au pouvoir de députés et ministres qui étaient aussi des industriels. Entre-temps, un fossé s’est creusé entre deux mondes…

«Le décalage entre le monde des entreprises et le monde politique est devenu trop important, ainsi que le degré de compréhension du politique de nos défis et de notre quotidien. Ce n’est pas une critique, mais un constat. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons de l’existence d’une organisation comme la Fedil, être le facilitateur entre ces deux mondes. La politique est une affaire de professionnels aujourd’hui, et donc les passerelles entre les deux mondes sont devenues plus étroites.

Je me suis amusé à imaginer combien parmi les candidats en lice dimanche avaient déjà une fois été confrontés à un client dans leur vie professionnelle ou simplement au fait d’envoyer une facture qui pourrait être contestée. Le nombre est particulièrement faible. Sur base de ce constat, nous devons continuer à entretenir ce dialogue et améliorer la compréhension, et surtout la considération dont jouit le monde de l’entreprise. 

Êtes-vous déçu à l’égard de l’appétit industriel des partis affiché dans leur programme?

«Il manque avant tout une analyse macroéconomique du monde dans lequel nous vivons et dont les équilibres sont remis en question. Je suis étonné de ne pas avoir lu dans les programmes ni entendu dans les débats des réflexions sur les opportunités pour le pays et des prospectives quant aux changements du monde. Or, le Luxembourg s’est développé et a réussi en sachant profiter des opportunités et en s’adaptant. N’oublions pas que c’est un des grands gagnants de la globalisation.

Le cumul des mandats nationaux et communaux ne contribue certainement pas à un mode de gouvernance plus rapide et efficient.

Nicolas Buck, président de la Fedil 

Comment expliquer cette vision étriquée quant à l’avenir du pays?

«Tout dépend du public visé. Une moitié des électeurs ne sont pas actifs. Un quart des électeurs travaillent dans des secteurs plus protégés de l’économie. Il y a donc un message à adresser à ce public, qui se doit d’être rassurant, identitaire parfois aussi. À un moment, nous devrons quitter ce discours en vase clos autour des questions de mobilité, de logement… ce sont des questions importantes, mais une fois le prochain gouvernement en place, il faudra les remettre dans un contexte qui n’est pas national, mais bien européen et mondial. C’est ce contexte qui influera sur les décisions à prendre et les marges de manœuvre pour résoudre les problèmes comme la mobilité.

Comment percevez-vous la place prise par la question identitaire dans la campagne?

«Elle n’était pas traitée dans les campagnes de 2009 et de 2013, qui étaient centrées sur la cohésion sociale ou la sortie de crise. Je ne tire pas de conclusion hâtive au sujet de l’identité, qui est un sujet compliqué. Un sujet qui est plus facile à appréhender quand l’économie marche bien. Il peut en revanche devenir explosif en période de récession ou de crise, comme nous l’avons vu dans des pays proches du nôtre.

Peut-on parler d’une campagne en vase clos?

«En effet, on ne tient pas compte du reste des personnes qui vivent dans le pays. Et que fait-on des 200.000 personnes qui franchissent la frontière tous les jours et qui portent une grande partie de la création de richesse dans ce pays? Les politiques parlent du télétravail comme mesure pour contrer les problèmes liés aux infrastructures, mais j’aimerais mesurer les effets du télétravail sur la productivité et l’innovation. Si le télétravail devient la norme, même un jour par semaine, je me pose la question de la génération de l’innovation qui dépend avant tout de contacts entre humains. 

Thématiser le télétravail est pour moi synonyme d’échec de la classe politique à ne pas avoir pu mettre en place une infrastructure de mobilité et de logement adaptée à notre croissance. Le pays étouffe non pas à cause de la croissance, mais à cause de la lenteur de l’action politique. Le cumul des mandats nationaux et communaux ne contribue certainement pas à un mode de gouvernance plus rapide et efficient.»