Interview de Hjoerdis Stahl (1/2)

«Ne pas fermer les yeux au changement»

08 Avril 2018 Interview par Jean-Michel Lalieu
Hjoerdis Stahl
Hjoerdis Stahl, au centre de tri de Post à Bettembourg. (Photo: Phaedra Brody)

Hjoerdis Stahl met à profit son expérience acquise dans le fret aérien pour faire de Post Luxembourg un expert de la logistique appliquée au commerce en ligne. La responsable de la division Courrier vient aussi d’être nommée directrice générale adjointe du premier employeur du pays.

Madame Stahl, vous venez d’être nommée au poste de directrice générale adjointe de Post Luxembourg. Concrètement, qu’est-ce que cette fonction change au niveau de vos responsabilités?

«Je vois d’abord cette nomination comme un honneur. Ce qui change surtout, c’est que je vais devoir assumer des fonctions de représentation à côté de notre directeur général, Claude Strasser, et de mon alter ego, Pierre Zimmer – également directeur général adjoint. C’est important pour moi de pouvoir assurer la meilleure représentation possible de Post Luxembourg dans le pays et à l’étranger, comme l’a fait mon prédécesseur, Jos Glod, avant moi. Je devrai aussi pouvoir assumer les responsabilités du directeur général en cas d’absence. C’est une question de bonne gouvernance de pouvoir assumer ces tâches. Mais pour le reste, rien ne change vraiment.

Jusqu’à présent, votre activité a été centrée sur le métier courrier. Allez-vous désormais devoir élargir le spectre de vos activités?

«En tant que membre du comité exécutif, je m’intéresse à tous les dossiers qui concernent le groupe et je suis impliquée dans toutes les décisions, même celles plus éloignées de ma propre sphère d’activités. C’est notre rôle en tant que membre du comex de faire évoluer la société et de prendre les décisions nécessaires dans ce sens. Mais si je devais un jour être amenée à représenter la société au niveau des télécoms ou des nouvelles technologies, il est évident que je devrais quand même m’informer pour être vraiment à jour sur le sujet. À ce niveau, c’est aussi un changement. Jusqu’à présent, mes interventions se limitaient en effet au métier du courrier. Mais ce n’est pas un grand souci, j’apprendrai tout ça en étant active sur le terrain.

On a beaucoup mis en avant le fait qu’une femme est devenue le numéro deux de Post. Est-ce que c’est important pour vous de voir une femme arriver à ce niveau?

«Pendant les 45 premières années de ma vie, je n’y aurais pas accordé beaucoup d’importance. Mais aujourd’hui, j’y vois une opportunité de montrer aux autres femmes que c’est possible et réalisable. Je n’ai jamais pensé me retrouver dans une telle situation, mais c’est un signal positif. Aussi bien pour mes collègues féminines chez Post que pour celles qui ont un emploi ailleurs. Ceci dit, je ne pense pas que le fait d’être une femme ait joué dans la décision de me nommer. Le choix s’est fait au niveau de la personne et des compétences. Or, il se fait par hasard que je suis une femme. Mais les dernières années m’ont montré que c’est quand même un bon signe pour les femmes qui travaillent et essaient de faire leur chemin dans un monde qui était fortement masculin. Je ne suis en tout cas pas le genre de femme qui réclame des quotas féminins dans un conseil d’administration ou un comité exécutif. Les nominations doivent se faire selon le mérite, que l’on soit une femme ou un homme.

On me dit que je suis plus Luxembourgeoise que les Luxembourgeois eux-mêmes

Hjoerdis Stahl, directrice générale adjointe de Post Luxembourg

En plus, une deuxième femme, Valérie Ballouhey-Dauphin, directrice de Post Finance, vient aussi de rejoindre le comité de direction du groupe…

«Oui, c’est le hasard qui veut cela, mais sa nomination est aussi méritée. Il y a eu effectivement des réactions dans le pays face à cette double nomination, c’est bien que les gens s’en rendent compte. Mais si nous avons été choisies, c’est que le directeur général nous fait confiance, pas parce que nous sommes des femmes.

Mais, dans votre cas, c’est aussi une non-Luxembourgeoise qui arrive aux plus hautes fonctions dans un grand groupe étatique. Ce n’est pas banal…

«Oh, parfois, on me dit que je suis plus Luxembourgeoise que les Luxembourgeois eux-mêmes… [Rires]

Pour quelles raisons?

«Je plaisante… mais je dois quand même avouer que je me sens très à l’aise dans ce pays. J’ai une histoire un peu chahutée, mais pour la première fois de ma vie, depuis que je vis ici, je me sens à la maison. J’ai beaucoup bougé dans mon parcours personnel, mais je compare ma situation actuelle à une chanson de Huey Lewis and The News qui, dans les années 1980, chantait ‘I finally found a home’. Je me sens comme une Luxembourgeoise et je pense que c’est comme ça que les gens me voient aussi. Ils m’ont tous acceptée.

Quelles ont été les étapes marquantes de votre parcours largement international?

«Ça part de loin. En fait, je suis née aux Caraïbes, à Porto Rico, de parents allemands. Mon père travaillait là depuis 1963 pour une entreprise pharmaceutique. Au départ, c’était pour trois ans, mais il est finalement parti en 1996, lorsque la société a fermé ses portes. Je suis donc née à Porto Rico en 1966 et j’y suis restée 18 ans. J’y étais de septembre à mai, pendant la période scolaire, mais nous retournions en Allemagne voir la famille entre juin et août. Une fois le cycle secondaire terminé, j’ai eu le choix entre rentrer en Allemagne pour poursuivre mes études ou m’inscrire dans un ‘university college’ aux États-Unis. Mes parents se sont montrés très flexibles et m’ont laissée libre de choisir. J’ai directement décidé d’aller aux États-Unis et je suis partie pour Washington. Je pense que j’ai pris la bonne décision. J’étais bien à Porto Rico, j’y avais ma famille, mes amis… Mais lorsqu’on repartait d’Allemagne à la fin des vacances d’été, il me fallait à chaque fois trois semaines au moins pour me remettre dans le bain et me sentir bien. En fait, toute ma vie, je me suis toujours sentie mieux en Europe que sur le continent américain.

Ce qui expliquerait votre choix de venir travailler en Europe?

«Oui, ça a clairement joué sur ma motivation à venir travailler chez Lufthansa. C’est une entité allemande que je connaissais déjà bien grâce à mes voyages vers l’Europe chaque année. Ça peut paraître bizarre, mais dès que j’étais dans l’avion Lufthansa qui nous ramenait en Allemagne, je me sentais à la maison. Le vol aller, c’était génial, on savait que 10 heures plus tard on serait en Allemagne. Pour le retour par contre, l’idée de quitter à nouveau l’Allemagne pour neuf mois me sapait le moral. Il a fallu que je revienne y habiter pour oublier ce sentiment. Encore aujourd’hui, je n’imagine pas déménager à nouveau un jour vers les États-Unis.

La Lufthansa, c’était donc votre premier poste professionnel?

«Non, j’ai d’abord travaillé neuf mois chez Macy’s à New York dans le département des chaussures. Ça a été une catastrophe. L’entièreté de mon salaire passait pour le loyer et les chaussures. Les chaussures, c’est généralement un problème pour les femmes, mais chez moi, ça prend encore une autre ampleur... [Rires]

C’était donc un choix personnel...

«J’avais aussi postulé chez Lufthansa, mais à ce moment, ils n’avaient pas de place disponible. Ils m’ont donc recontactée neuf mois plus tard et m’ont proposé un poste dans le bureau de Washington DC avec des fonctions de back-office. À l’époque, mon objectif personnel était de travailler entre un an et un an et demi avant de reprendre des études. Mais je suis tombée chez Lufthansa et j’ai découvert un autre monde. Nous avions des formations en Allemagne, c’était une grande aventure. Après six mois, j’ai donc fait une croix sur mes études pour rester chez Lufthansa. Mes parents ont d’abord vécu ça comme une catastrophe, mais avec du recul, je pense que la compagnie aérienne a été pour moi une meilleure école que l’université. Ils avaient la volonté de vraiment investir beaucoup dans les gens chez qui ils détectaient du potentiel. J’y ai reçu pendant deux ans une formation en management pour le secteur de l’aviation et j’ai alors pu rejoindre Francfort. Mon dernier poste aux États-Unis a été Miami. À l’époque, tout le monde me demandait comment je pouvais quitter Miami. Pour moi, ce n’était pas un problème, j’avais vécu 18 ans sous le soleil de Porto Rico, je pouvais voir autre chose.

Aucun regret par rapport à ce premier grand choix donc?

«Non, ils m’ont toujours soutenue, ça a vraiment été une très bonne école. Mais après 20 ans passés chez Lufthansa, je n’avais plus de vue claire sur la progression possible. J’ai donc pris un coach qui m’a conseillé de ‘quitter ma maison’ pour élargir mon horizon.

Vous étiez restée tout ce temps dans le même métier?

«Non, j’avais fait beaucoup de choses différentes. J’étais dans la division Cargo. C’était très intéressant, c’était de l’opérationnel, de grandes équipes. En cours de route, je me suis découvert une passion pour la logistique. Mais après avoir eu le contrôle du plus grand centre de fret du monde de Lufthansa, je ne voyais plus ce qui pouvait encore venir par la suite. Nous avons eu beaucoup de discussions avec mon mari et j’ai fini par comprendre que je souhaitais un autre challenge dans un autre pays, tout en restant proche de notre famille en Allemagne. L’option du Luxembourg était donc idéale: un nouveau pays que je ne connaissais pas, à 1h30 de la maison. Et un métier dans le fret aérien chez LuxairCargo, dans lequel je me sentais bien.

C’était un peu le même métier que chez Lufthansa?

«J’ai commencé en juillet 2008. Il s’agissait de manutention au sol pour le fret aérien. J’ai aussi eu la responsabilité du chargement et déchargement des avions de fret. Mais on travaillait d’une manière totalement différente de celle de mon ancien employeur. Ici, nous avions affaire à un client majeur, Cargolux. Pour moi, le premier grand challenge a surtout été de comprendre la langue – je ne parlais pas un mot de français – et de pouvoir me faire comprendre. Le second est venu du fait que, six mois après mon arrivée, nous avons connu la plus grande crise du fret aérien jamais vécue. L’activité a très fortement chuté. Or, gérer une crise représente toujours un beau défi pour quelqu’un qui sait comment y faire face. Je reviens donc à la bonne école de la Lufthansa: j’y avais appris quel tiroir ouvrir pour trouver la solution la mieux adaptée. Nous avons pu gérer cette crise sans aucune perte en cours de route mais avec, évidemment, des décisions difficiles à prendre. Ça a finalement été une belle époque pour moi et pour LuxairCargo.

Et donc, finalement, après toutes ces années dans l’aviation, qu’est-ce qui vous pousse à rejoindre le groupe Post?

«Je suis convaincue que c’est le dernier changement important dans ma carrière. J’avais 47 ans. Or, selon moi, après 50 ans, il devient plus difficile d’envisager un nouveau grand virage dans une carrière. L’opportunité s’est présentée et j’y ai vu, à nouveau, l’occasion d’exercer un métier dans un secteur qui bouge, dans l’opérationnel, avec à la clé la gestion d’un nombre important de personnes. Ça représentait évidemment un grand changement par rapport à LuxairCargo, je ne connaissais pas du tout le secteur – je connaissais juste mon facteur –, il y avait la volonté d’encore une fois tenter quelque chose de nouveau. Moi, dès que je m’embête, je pars. Ce n’était pas le cas chez LuxairCargo, mais cette opportunité se présentait chez Post. Lorsqu’on m’a proposé de quitter mes chers avions, le choix n’a pas été facile, mais je n’ai pas eu peur du défi qui se présentait à moi.

Étiez-vous vraiment passionnée par les avions?

«Je le suis encore. Lorsqu’un avion passe au-dessus de mon bureau, je regarde. D’après le bruit qu’il fait, je peux dire de quel modèle il s’agit, sa hauteur et le tonnage qu’il transporte. Comme je l’expliquais plus tôt, l’avion a été une partie importante de ma vie. Mais ce chapitre est clos et je ne ressens aucun manque.

Le fait d’avoir travaillé toutes ces années dans la logistique aérienne vous aide-t-il dans vos fonctions actuelles?

«Oui, un vrai logisticien est quelqu’un qui cherche à mettre de l’ordre dans le chaos existant. Un exemple: avec mon mari, nous avons fait un tour du monde. En arrivant à l’aéroport en Nouvelle-Zélande, j’ai constaté que les files d’attente pour le passage en douane étaient très mal gérées. Je me suis donc mise à installer des bandes mobiles pour régler ça, sans même m’en rendre compte. Il a fallu que mon mari m’arrête pour nous éviter des ennuis… mais c’était plus fort que moi [rires]. C’est un peu ça, la logistique, le souci de trouver une manière de remettre de l’ordre dans le désordre. Trouver le chemin le plus court, le moins cher, le plus efficace pour le client. Ce n’est pas différent chez Post. Un facteur qui réalise sa tournée quotidienne doit le faire de manière efficiente. Le travail au centre de tri doit l’être tout autant. Dans une chaîne, tous les processus doivent fonctionner correctement.

La stratégie que nous avons développée vise donc à faire en sorte que Post puisse préserver du travail pour tout le monde.

Hjoerdis Stahl, directrice générale adjointe de Post Luxembourg

Dans une interview qu’il nous avait accordée en 2016, Claude Strasser reconnaissait que vous aviez su faire du bon travail malgré le fait que Post investissait moins dans le secteur courrier que dans ses autres métiers…

«C’est sans doute un peu lié à mon caractère. Je suis un peu comme une lionne. Je me suis donc battue pour remettre le métier postal à l’avant-plan dans le groupe, alors qu’il avait été relégué un peu à l’arrière-plan. Pour beaucoup de gens, c’est plus sexy de s’occuper de smartphones… Mais nous avons su remettre le métier courrier en évidence et je pense que c’est quand même en partie lié à ma personnalité. Mais j’ai eu aussi la chance d’arriver au bon moment avec ma volonté de développer un pôle logistique et j’ai directement reçu le soutien de la direction générale pour lancer ce projet. Aujourd’hui, c’est une réussite, nous sommes en croissance. Mais ce n’est pas uniquement grâce à moi. Je dois mettre en avant la mentalité du personnel qui a voulu me suivre dans ce projet avec une grande motivation.

Dans le groupe Post, seriez-vous intéressée de travailler dans un autre secteur que le courrier?

«Non, pas vraiment. Je suis bien ici. Je me sens à l’aise. Je ne maîtrise pas encore tout l’historique de Post, mais je suis bien entourée. Nous sommes tous dans le même bateau et tous les services rament dans la même direction. Et puis, je suis très claire, je trouve le secteur logistique bien plus intéressant que d’autres secteurs.

On avance un peu partout en Europe que le secteur du courrier postal est en déclin. Est-ce une réalité au Luxembourg aussi?

«Oui, c’est vraiment une réalité. Pendant des années, le discours a été de dire qu’au Luxembourg, ce déclin arrivait plus lentement. Mais, cette fois, je constate qu’il est vraiment arrivé. Et je n’ai aucune chance de pouvoir démarcher des clients pour obtenir plus d’activité s’ils ont décidé de passer aux mails ou à d’autres formules online. Nous savions que ça se produirait, on le voit concrètement aujourd’hui. Mais nous avons bien utilisé ce laps de temps pour mettre en place des alternatives et développer un réseau logistique qui offrira au groupe Post de l’activité pour les prochaines décennies. J’en suis convaincue.

Fallait-il franchir ce pas?

«Personne ne peut plus affirmer aujourd’hui que le courrier va survivre alors que, dans certains pays, il a déjà pratiquement disparu. Au Danemark, par exemple, les lettres classiques n’existent pratiquement plus. Cette situation met en péril des postes de travail chez Post aussi, et c’est à nous, direction générale, de définir des alternatives. Ce n’est ni facile ni confortable, mais ce serait inacceptable de fermer les yeux. La stratégie que nous avons développée vise donc à faire en sorte que Post puisse préserver du travail pour tout le monde. Le secteur logistique que nous avons développé joue un rôle important dans ce sens.»

Retrouver la deuxième partie de cette interview ici.