Grande interview de Xavier Bettel (1/2)

«Ne pas détricoter tout ce qui a été fait»

24 Septembre 2018 Par Matthieu Croissandeau et Thierry Raizer
Dans son bureau de Premier ministre, des portraits de Marilyn Monroe, Andy Warhol et Pablo Picasso.
Dans son bureau de Premier ministre, des portraits de Marilyn Monroe, Andy Warhol et Pablo Picasso. (Photo: Anthony Dehez)

Xavier Bettel sait qu’il ne sera pas réélu sur un bilan, même s’il le défend comme meilleure garantie pour l’avenir du pays. Durant la campagne des législatives 2018, le Premier ministre sortant (DP) demande que «ses» réformes ne soient pas remises en question et que le Luxembourg reste sur la voie de la modernité. Première partie de la grande interview de Xavier Bettel pour le numéro spécial législatives de Paperjam.

Xavier Bettel, vous briguez de nouveau le poste de Premier ministre. Pourquoi cinq ans de plus? 

«Il y a cinq ans, lorsqu’on m’a demandé si je voulais former un gouvernement, j’ai dû me poser la question: «Est-ce que tu es prêt à être Premier ministre ou pas?» Et je me suis très vite convaincu que c’était le moment parce que notre pays avait profondément besoin de changement. De la politique familiale au droit à l’avortement, en passant par la séparation de l’Église et de l’État, l’éducation ou les transports, nous avions beaucoup de réformes à accomplir. Restait à trouver les bons partenaires pour les mener ensemble. Beaucoup de gens à l’époque pensaient à une coalition chrétiens-sociaux-libéraux...

Sur le papier, c’était la plus évidente…

«Oui, mais je savais qu’on n’arriverait pas à conduire ces réformes avec eux. Les chrétiens-sociaux étaient dans une situation difficile. Ils refusaient d’admettre ou de reconnaître leurs erreurs. Et je ne parle même pas de leur attitude! Le soir même de l’élection, ils n’avaient pas mon numéro de téléphone, ce n’est donc que le lendemain qu’ils m’ont appelé… Cette anecdote pour dire que le relationnel et les rapports humains sont quand même très importants. 

Tout ça, c’était il y a cinq ans. Que reste-t-il à faire aujourd’hui? 

«Déjà, ne pas remonter le temps et détricoter tout ce qui a été fait…

Ne faisons pas semblant de croire que les gens s’implantent au Luxembourg pour des raisons climatiques ou culinaires!

Xavier Bettel, Premier ministre

Il y a un risque?

«Oui. Quand j’entends certains chrétiens-sociaux critiquer par exemple la séparation de l’Église et de l’État ou les avancées de la politique familiale, je me dis que ce risque est réel. Je n’oublie pas non plus qu’ils n’ont pas soutenu les réformes qui ont été faites dans l’éducation nationale ou que la plupart d’entre eux ont voté contre le droit à l’avortement. Il y a donc un risque, s’ils accèdent au pouvoir.

Faire campagne pour préserver un bilan ne suffit pas…

«Bien sûr! Il faut un nouveau programme. Je pense qu’au niveau des questions de société, le gros du travail a été fait, même s’il y a certaines réformes à poursuivre et d’autres à analyser pour voir s’il y a des améliorations à faire. Au niveau des finances publiques, on doit continuer une politique budgétaire prudente. On doit réduire encore la fiscalité. Pas seulement pour les personnes physiques, mais aussi pour les sociétés. Ce n’est peut-être pas populaire pour tout le monde, mais on doit soutenir les PME et les start-up notamment et surtout rester concurrentiel par rapport à l’étranger.

Ne faisons pas semblant de croire que les gens s’implantent au Luxembourg pour des raisons climatiques ou culinaires! Ils viennent parce que nous sommes un pays attractif pour sa fiscalité comme pour ses compétences. Nous devons donc ramener le taux d’imposition dans la moyenne de l’OCDE. Nous devons continuer aussi à avancer en matière de politique éducative pour mieux prendre en compte la diversité des élèves. Nous devons continuer à développer des infrastructures dans les transports. Quand j’entends parler du prolongement du tram jusqu’à Esch en 2035, je me demande pourquoi attendre aussi longtemps! Nous avons des problèmes de mobilité aujourd’hui, alors mettons-nous à la tâche pour avoir ce tram plus rapidement et prolongeons-le aussi vers l’est du pays jusqu’à Echternach en passant par Junglinster.

Vous avez évoqué les grandes réformes qui ont transformé le pays depuis cinq ans. Et là, vous parlez surtout de continuer… Il n’y a donc plus de grands projets au programme?

«Quand je vous dis que nos infrastructures ne doivent pas attendre 2035, c’est un grand projet! Le tram, ça faisait 30 ans qu’on en parlait… Et bien sous mon gouvernement, il roule! Mais je ne vais pas faire campagne non plus en disant qu’on doit tout changer, ce serait faux et absurde. Nous devons engager de nouvelles étapes.

Nous proposerons par exemple la gratuité des transports en commun. Ou sur un autre sujet comme le congé parental, je souhaite aller encore plus loin que ce que nous avons fait en proposant qu’un salarié puisse demain en bénéficier pendant 18 mois ou 36 mois à mi-temps. L’État prendra en charge les cotisations sociales, parce qu’avec un congé sans solde, vous ne cotisez pas pour votre retraite. Et nous sommes même prêts à payer les cotisations sociales de la personne que l’employeur engagera en CDD pour compenser. 


(Photo: Anthony Dehez)

La politique familiale, c’est un des marqueurs de votre programme? 

«Nous voulons donner aux gens de la flexibilité: travailler plus quand ils le souhaitent et moins quand ils ont besoin de s’occuper de leur famille. Le nombre de pères qui profitent du congé parental a augmenté de près de 80%. Ça prouve bien qu’il y avait une demande. Je suis content qu’on ait donné du temps aux pères pour s’occuper de leurs enfants et offert aux mères la possibilité de ne pas quitter leur emploi comme elles y étaient souvent contraintes auparavant. 

Pour donner du temps aux gens, vos partenaires socialistes proposent de réduire le temps de travail avec la semaine de 38 heures. Vous y êtes favorable?

«Non. Ou alors 38 heures payées 38.

Ce n’est, pour vous, pas négociable? 

«Nous sommes en train de sortir d’une crise économique. Quand on voit le succès des 35 heures en France… Est-ce que cela a créé de l’emploi ou de la croissance? Non. Notre économie a besoin de souffle et la réduction du temps de travail n’est pas un bon signal. La semaine de 38 heures payées 40 serait un boulet pour les entreprises et surtout pour les PME. La réduction du temps de travail, comme l’impôt sur les successions en ligne directe ou encore l’expropriation sont des propositions contre lesquelles je me battrai bec et ongles. C’est tout simplement contre-productif.

Vous souhaitez continuer donc, mais avec qui? Les mêmes?

«Ça, c’est l’électeur qui décide. Ensuite, cela dépend vraiment du programme. Si c’est la semaine de 38 heures ou l’expropriation, ce sera sans moi. Si c’est faire machine arrière sur le bilan, ce sera sans moi aussi. J’adore ce que je fais, mais ce sont les idées qui comptent et non le fait de vouloir rester Premier ministre à tout prix. Sur un plan humain, je m’entends très bien avec Félix Braz (Déi Gréng, ndlr), Étienne Schneider (LSAP, ndlr) ou encore François Bausch (Déi Gréng, ndlr). Une relation de con­fiance et d’amitié s’est nouée entre nous. Mais avec Claude Wiseler (CSV, ndlr), avec qui j’ai travaillé quand j’étais élu municipal, humainement, ça marche aussi. Aujour­d’hui, franchement, c’est le programme qui compte. 

J’ai le portefeuille au centre-droit et le cœur au centre-gauche.

Xavier Bettel, Premier ministre

Comment définiriez-vous l’ADN de votre parti aujourd’hui?

«Vous savez, moi, j’ai le portefeuille au centre-droit et le cœur au centre-gauche. Je suis un libéral réaliste. Je veux donner à chacun les mêmes chances de réussite, offrir l’éducation ou la formation qui permette à chacun d’avoir un emploi, d’y trouver de la reconnaissance et de se sentir fier de se lever le matin. Mais j’ai aussi envie que celui qui travaille plus puisse profiter plus, que celui qui risque ait la possibilité de profiter de son risque. J’ai envie de donner un trampoline pour sauter plus haut, pas un matelas pour qu’on dorme dessus.

Je veux une société où on motive les gens. On était un pays pauvre et on a réussi avec l’acier, la finance ou encore désormais les satellites à devenir le pays qu’on est aujourd’hui. On exploite encore le fer et demain ce sera le minerai des astéroïdes. C’est ça, le modèle luxembourgeois! Si on avait été peureux sur la croissance, on n’aurait pas SES aujourd’hui... 

Il est menacé, ce modèle?

«Quand j’entends certains partis dire qu’il faut limiter la croissance, oui. Je comprends qu’on se pose la question d’accueillir ou non des entreprises qui n’appor­teraient rien de bien au Luxem­bourg, mais déclarer d’emblée qu’on souhaite limiter la croissance m’inquiète. Moi, j’aimerais savoir à quelles dépenses ou à quels investissements ils sont prêts à renoncer pour compenser le manque de recettes. Il faut continuer à soutenir la croissance, mais une croissance intelligente. Celle qui fait qu’on ne concentre pas toute l’activité en ville, mais qu’on répartit sur l’ensemble du pays en développant par exemple le télétravail et les structures de coworking aux frontières.»

Retrouvez la deuxième partie de cette interview ici.