Interview

Luxembourg ICT: état des lieux, enjeux et perspectives

01 Décembre 2017 Par Michaël Peiffer
Claude Demuth, Gérard Hoffmann et Tom Kettels
Claude Demuth, Gérard Hoffmann et Tom Kettels, professionnels de l’ICT, donnent leur vision du secteur. (Photo: Maison Moderne)

Le Luxembourg dispose de l’assise technique pour attirer de nouveaux acteurs à la recherche d’un environnement ICT de premier plan, au cœur de l’Europe de l’Ouest. Regards croisés sur le secteur avec Claude Demuth, CEO de LU-CIX Management GIE, Gérard Hoffmann, CEO de Proximus Luxembourg et président de Fedil-ICT, et Tom Kettels, chief business development officer chez LuxConnect.

Une infrastructure de pointe

Ces dernières années, le Luxembourg a mis en place des infrastructures ICT de haute qualité. La technique suffit-elle pour attirer de nouveaux acteurs?

Claude Demuth

«Dès 2004, lorsque le Luxembourg a choisi l’ICT comme l’une des voies futures de sa diversification économique, tout a été mis en œuvre pour créer des data centers et pour installer un réseau de fibre optique. Le pays s’est doté d’une infrastructure diversifiée et de qualité. LU-CIX est ensuite arrivé pour développer le maillon manquant, à savoir un nœud d’échange de trafic internet performant. Celui-ci a permis d’asseoir la crédibilité du pays à l’étranger, tout en renforçant notre indépendance au niveau local, pour un trafic plus rapide, plus redondant et moins cher. À côté de l’aspect technique, il est évidemment primordial de faire la promotion du secteur ICT à l’étranger. C’est ce que fait LU-CIX, en toute neutralité, depuis sa création en 2009. Notre rôle est d’informer et d’éduquer afin que chacun puisse prendre conscience que nous disposons de tout ce qu’il faut au niveau technique, en mieux, plus récent et de meilleure qualité qu’ailleurs. Et cela doit se faire en collaboration avec le ministère de l’Économie, qui assure la promotion générale de tous les secteurs, et Luxinnovation, qui se concentre davantage sur les aspects applicatifs.

Une main-d’œuvre relativement disponible grâce au vivier que représente la Grande Région

Gérard Hoffmann, CEO de Proximus Luxembourg et président de Fedil-ICT

Gérard Hoffmann

«La technique ne suffit pas, mais elle est la condition sine qua non pour attirer de nouveaux clients. Les investissements réalisés ces dernières années, dans les data centers et dans la fibre, étaient nécessaires. Aujourd’hui, nous disposons d’une infrastructure de premier plan, et la connectivité avec les grands centres que sont Paris, Francfort, Londres, Amsterdam ou Milan est excellente. Pour des sociétés qui envisagent de se développer en Europe, si l’infrastructure est importante, d’autres éléments entrent en jeu pour déterminer le choix d’une localisation. On peut citer le prix de l’électricité, la disponibilité d’une puissance électrique élevée, un temps de latence très faible. Le Luxembourg propose tout ce qu’il faut à ce propos. J’y ajouterai un système réglementaire très réactif, un coût du travail compétitif, une productivité exemplaire et une main-d’œuvre relativement disponible grâce au vivier que représente la Grande Région. 

Tom Kettels

«Sur base de l’infrastructure disponible, qui constitue le socle indispensable, notre volonté est aujourd’hui de proposer des solutions à des sociétés pour qui l’aspect technique est essentiel au développement de leur business. Le choix d’une implantation dépend d’une multitude de facteurs. Le seul data center n’est qu’un argument parmi d’autres et il ne permet pas toujours de faire pencher la balance en notre faveur, mais nous veillons à suivre les évolutions du marché. Par exemple, le concept de multi-Tier, II, III ou IV, est là pour répondre à une demande explicite provenant surtout de l’étranger. Nous devons en outre veiller à ce que nos partenaires, qui occupent nos centres de données, proposent une expertise qu’on ne trouve pas ailleurs. À nos yeux, il est important de contribuer à la spécialisation du Luxembourg autour de certaines compétences d’avenir. 

Une promotion à accentuer

Comment promouvoir davantage l’attractivité du Luxembourg en matière d’ICT?

Gérard Hoffmann

«La fusion très récente de Luxinnovation et de Luxembourg for Business va dans le bon sens. La nomination de David Foy en tant que head of sector development – digital economy est également une bonne nouvelle. Nous n’en sommes toutefois qu’au stade embryonnaire alors que nous réclamons ce genre de dispositif depuis de nombreuses années. Dans nos démarches pour attirer de nouveaux acteurs, il nous manquait jusqu’ici un accès à un représentant de l’État disposant d’une vue globale, capable de nous soutenir et de nous accompagner. En matière de promotion du secteur ICT, en comparaison aux efforts consentis pour le développement du secteur financier, avec Luxembourg for Finance et aujourd’hui la Lhoft, nous avons 10 ans de retard. Les budgets sont insuffisants, voire ridicules si on les compare avec la promotion de la place financière. 

Tom Kettels

«Au-delà des foires et autres événements auxquels nous participons depuis deux ans, LuxConnect a décidé d’accroître sa présence à l’étranger via des représentants locaux. Nous sommes notamment présents à Londres. Les choses bougent. De nouveaux acteurs arrivent. À chaque fois, notre rôle reste en premier lieu d’expliquer ce qu’est le Luxembourg et l’éventail de possibilités qui y sont disponibles.

Claude Demuth

«En tant que représentant neutre du secteur de télécommunications et data center, nous organisons des événements à l’étranger, notamment à Berlin et Francfort. Nous participons aux missions économiques, comme celle organisée au Japon fin novembre, également à de nombreuses foires ICT internationales et nous organisons les Luxembourg Internet Days, qui attirent des centaines de clients internationaux chaque année. Nous avons également investi dans la plateforme www.datacenters-in-europe.com, sorte de bible du secteur à destination d’une clientèle étrangère, aujourd’hui très bien référencée. Mais des efforts restent à consentir et nous sommes demandeurs de davantage de moyens pour assurer une meilleure promotion à l’avenir.

Des réglementations à mettre à profit

Comment le Luxembourg peut-il encore se démarquer de ses concurrents? L’aspect réglementaire est-il suffisamment exploité en matière d’ICT?

Gérard Hoffmann

«À l’heure actuelle, la fiscalité n’est plus un levier efficace. C’est même un combat d’arrière-garde. Les règles s’harmonisent à un niveau mondial et nul ne peut plus échapper à l’impôt. Le cadre a évolué et c’est très bien ainsi. Maintenant, à l’image de ce que le Luxembourg a pu mener depuis la transposition rapide de la première directive Ucits dans le secteur de l’industrie des fonds, chaque pays dispose d’une certaine marge de manœuvre dans la mise en œuvre des nouvelles réglementations. Le règlement GDPR et la directive PSD2, à ce titre, peuvent constituer des opportunités. Doté d’une grande agilité, à l’écoute du marché, le Luxembourg peut rapidement créer un élément différenciateur pour se démarquer d’autres pays. La Commission européenne veut également légiférer davantage en matière de cybersécurité. Notre pays s’est construit autour d’une culture de la protection de la donnée et si l’Europe établit des standards minima à respecter, nous pourrions là aussi être les premiers à les intégrer et à proposer un cadre légal innovant.

Claude Demuth

«L’avantage TVA sur les transactions électroniques a disparu. L’IP Box n’est plus. L’Union européenne a établi un nouveau cadre. Dans le respect de ces nouvelles règles, nous invitons le gouvernement à retrouver des incitants économiques permettant d’attirer de nouveaux acteurs au Luxembourg. Le secteur est prêt. Les infrastructures existent. Les compétences sont présentes. Mais la concurrence est rude.

L’ouverture a toujours été bénéfique pour le Luxembourg

Tom Kettels, chief business development officer chez LuxConnect

Tom Kettels

«La perte de certains avantages traditionnels que proposait le Luxembourg pour attirer des sociétés ICT a eu un impact sur le business. Mais nous avons réagi en augmentant notre présence sur le terrain, à l’étranger. On assiste à un mouvement général qui se traduit par une plus grande prise de conscience en matière de localisation des données. Les nouvelles dispositions proposées sur le plan national en ce qui concerne les obligations de localisation de données dans le secteur financier, le règlement général sur la protection des données et la nouvelle proposition de règlement de la Commission européenne sur la libre circulation des données à caractère non personnel créent ou vont créer de nouveaux défis et de nouvelles opportunités. Il y a certes le risque que des acteurs financiers qui étaient jusqu’à présent tenus de garder leurs données au Luxembourg délocalisent ces données à l’étranger. En revanche, la nouvelle flexibilité incitera davantage d’autres acteurs, comme des sociétés fintech, à localiser leurs activités ICT au Luxembourg, puisque cela deviendra moins contraignant. L’ouverture a toujours été bénéfique pour le Luxembourg et il devrait en être de même pour le secteur ICT.

Des perspectives d’avenir

Quel regard portez-vous sur l’évolution future du secteur ICT au Luxembourg?

Nous devons devenir un pays de confiance quand on parle de data à l’étranger

Claude Demuth, CEO de LU-CIX Management GIE

Claude Demuth

«Début novembre, nous venons de dépasser le niveau de 100 gigabits échangés à la seconde sur notre réseau. Un record qui montre que l’activité va croissant. Si notre rôle est d’assurer l’interconnexion entre l’ensemble des acteurs internet et télécom et leurs clients, en garantissant notre indépendance par rapport à l’étranger, notre responsabilité est aussi de veiller à la sécurité de nos réseaux connectés. Nous allons y travailler dès à présent. Le Luxembourg doit davantage jouer la carte de «Secure and Trust Country». Nous devons devenir un pays de confiance quand on parle de data à l’étranger.

Tom Kettels

«Internet change. La tendance actuelle est à l’edge computing, à la décentralisation des données dans différents data centers, au plus près des utilisateurs finaux, pour garantir un temps de latence très réduit.

À nous de nous positionner pour accueillir ces données décentralisées. Autre exemple, l’accord de coopération dans le domaine de la conduite connectée avec l’Allemagne et la France va faire du Luxembourg une zone de test grandeur nature pour la mobilité intelligente, avec toute la data qui l’entoure. En matière de cybersécurité, le pays a une belle carte à jouer pour se différencier au départ de son expertise. Si l’infrastructure est vue comme une commodité, elle est aussi de plus en plus critique. Les audits se multiplient et les dirigeants veulent aujourd’hui savoir si les data centers qui hébergent leurs systèmes et leurs données sont à la hauteur. En cela, notre offre de DC Tier IV devient un nouvel argument décisif.

Gérard Hoffmann

«La technologie évolue très vite. Les grands acteurs investissent aujourd’hui des milliards de dollars et on ne peut que constater cette croissance exponentielle du cloud public, sans pouvoir rivaliser avec des firmes comme Microsoft, Google, Amazon, Oracle ou d’autres… Cette montée en puissance du cloud public nous force à monter dans la chaîne de valeur. Il faut désormais davantage se concentrer sur le développement d’applications, au-dessus des data centers et du cloud. Aujourd’hui, nous devons attirer des sociétés qui travaillent à la mise en place de nouvelles applications, dans différents domaines, qu’il s’agisse de la finance, avec la blockchain par exemple, du commerce, des télécommunications, etc. Nous abordons ce nouveau défi avec l’ambition d’exporter des solutions, notamment financières, vers d’autres centres européens comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas… Ma vision est que toute l’infrastructure sera dans le cloud et que nous serons spécialisés dans les applis, qui généreront du trafic et des données, avec un grand besoin de connectivité.»