Bilan des élections sociales

L’OGBL pèse partout

11 Décembre 2013 Par Alain Ducat
 (Photo: CSL)

Le syndicat déjà majoritaire conforte sa position à l’issue du scrutin, tant à la Chambre des salariés que dans les entreprises.

L’OGBL sort en tête dans presque tous les secteurs, même hors de ses bastions. Il progresse aussi dans les services financiers.

Le taux de participation reste faible et comparable à celui de 2008.

A près les élections législatives, on aurait pu croire que les urnes n’avaient pas accouché de perdants. En tout cas à en croire les analyses à chaud ou les réflexions à froid des plus piqués au vif. L’autre scrutin, qui a immédiatement suivi sous les feux de l’actualité, a livré, d’emblée, des résultats plus tranchés. «L’OGBL a non seulement consolidé sa majorité absolue, mais l’a même augmentée de deux sièges», pouvait-on lire sur le site du syndicat indépendant (de gauche quand même), quelques jours après un lent dépouillement des bulletins émanant des élections sociales du 13 novembre.

À la Chambre des salariés (CSL), l’OGBL dispose désormais de 38 sièges sur un total de 60. Le LCGB qui s’était fixé comme objectif, raisonnable, d’obtenir une vingtaine de sièges, n’en a cueilli que 15 au final. Il en avait 16 en 2008. De quoi confirmer une voie royale, en tout cas présidentielle, à Jean-Claude Reding, ci-devant leader de l’OGBL et à la tête de la CSL depuis ses débuts (au lendemain du statut unique, qui avait abrogé les ouvriers d’un côté, les employés de l’autre, pour ne plus voir que des salariés).

Au-delà des premiers constats qui sautent aux yeux, il y a des enseignements à tirer.

Tout d’abord, le pays n’est pas syndicalisé jusqu’à la moelle. Pas si l’on mesure un taux de participation aux élections sociales, qui peut tenir lieu de baromètre mais qui, en l’occurrence, n’a rien d’affolant. Autour des 35 ou 36%, la participation n’a pas été plus active en 2013 qu’en 2008. Encore raté donc, tant, pour l’ensemble des factions syndicales, l’ardeur à se manifester aux urnes était une grande interrogation et un enjeu du scrutin. Le vote n’étant pas obligatoire, chacun a fait campagne, d’information et de terrain, pour inciter les travailleurs à voter. Mobiliser les frontaliers, évidemment très nombreux dans les entreprises mais beaucoup moins dans les files électorales, relevait du challenge en soi. D’où les réunions et autres sollicitations dans les bourgades limitrophes, de Lorraine et de Wallonie notamment. En vain. La part marginale des frontaliers n’a pas gonflé le nombre de voix exprimées. Les résidents, eux, avaient déjà eu des chats électoraux à fouetter. Les abstentionnistes ont raflé près des deux tiers de la mise. Le taux de participation n’a dépassé la moitié du potentiel que dans trois groupes d’électeurs: l’administration publique (à peine plus de 50%), la sidérurgie (55%) et… les CFL (un bon 75%), qui est évidemment un cas à part.

L’Aleba, leader vacillant

À la CSL donc, sur les 60 sièges à répartir parmi neuf groupes de salariés, l’OGBL conforte encore un peu plus sa majorité en gagnant deux sièges. Le syndicat est d’ailleurs en tête dans tous les secteurs, et pas seulement là où sa présence était attendue, parce que traditionnelle. Dans le bastion de la sidérurgie, l’OGBL, qui perd cependant un représentant, mène encore 3-2 devant le LCGB. Dans les autres industries, le syndicat chrétien récolte 3 mandats pour 5 à son rival de gauche. Dans la construction, qui a été secouée par des faillites et des remous, des épreuves où l’importance syndicale prend parfois toute sa dimension, l’OGBL prend un mandat au syndicat chrétien et domine le terrain, avec 5 mandats contre 1.

Les troupes de Jean-Claude Reding (sous sa casquette rouge) prennent aussi du poids, et c’était tout sauf évident, dans les secteurs financiers. Certes, l’OGBL ne sort pas en tête. C’est l’Aleba, syndicat spécifique à la banque et aux assurances, qui garde le leadership, avec 4 mandats. Mais l’OGBL arrive juste derrière, avec 3 sièges. Le LCGB, qui espérait grappiller du terrain dans ce secteur clé de l’économie se dessinant comme un fief peu enclin à se tourner vers la gauche, déchante...

Avec un nombre d’électeurs qui a tout de même augmenté (40.859 en 2013 contre 39.840 en 2008) au sein du secteur financier, l’Aleba devra probablement aussi mener sa propre analyse de la campagne. On notera que, dans les autres services, on voit aussi l’OGBL dominer, de la tête et des épaules, avec 10 élus, contre 4 au LCGB.

Les administrations et entreprises publiques, qui représentent un fameux poids en soi dans le paysage socioéconomique, avaient quatre mandats à faire valoir à la CSL. Là aussi, l’OGBL, avec 3 sièges, tire les marrons du feu (sans se brûler les doigts), laissant un siège au LCGB. Le rapport de forces syndicales est, encore, en faveur de l’OGBL, à 5 contre 1, dans la santé et l’action sociale. On a vu que les chemins de fer représentaient un cas à part, et même isolé du contexte syndical global. Les syndicats maison squattent les wagons, avec le FNCTTFEL (dans la rangée de gauche) sur 2 sièges et Syprolux sur le strapontin restant, sans changement par rapport au dernier scrutin.

La Chambre des salariés, dans sa composition, n’omet pas les retraités. Et, dans le groupe des «bénéficiaires de pensions de vieillesse et invalidité» (sauf CFL), c’est encore l’OGBL (4 mandats) qui domine, après avoir récupéré un siège aux dépens du LCGB (2 places).

On peut aussi noter, au chapitre du bilan chiffré, que la Chambre des salariés devra encore se battre sur le front de l’information, pourtant attaqué en quantité et en qualité par une campagne médiatique et des adresses directes aux salariés, pour bien sensibiliser et faire passer les messages. Car, outre la question de la participation, il faudra améliorer le taux de bulletins nuls, qui a notamment atteint 10,5% dans le secteur de la construction et 8,3% dans les services…

Comme une lettre à la poste

L’organisation avait fait l’objet d’une mise en place soignée. Le vote pour la CSL n’avait lieu que par correspondance. Les bulletins ont été adressés fin octobre par courrier aux 430.000 salariés concernés, dont près de 45% de frontaliers. Il n’y avait «plus qu’à» remplir et renvoyer les bulletins, depuis le Luxembourg ou l’étranger, dans une enveloppe pré-adressée et surtout pré-affranchie – ce qui était une autre nouveauté de ces élections sociales 2013. Revers de la médaille sans doute, et probable explication partielle du taux de non-participation, bon nombre d’enveloppes brunes ont dû être oubliées sur un coin de table ou de bureau, au lieu d’atterrir, dûment complétées, dans une boîte aux lettres.

L’autre volet de ces élections sociales concernait directement les entreprises. Indépendamment de la représentation des secteurs économiques à la Chambre des salariés, toutes les entreprises de plus de 15 personnes étaient invitées à composer une délégation du personnel en proportion. Le scrutin était, dans ce cas, organisé directement sur les lieux de travail, sous l’égide de l’ITM(Inspection du travail et des mines). Les fonctionnaires ont ainsi eu à traiter quelques centaines de procès-verbaux de résultats, adressés par les entreprises. Là où le scrutin a été mis en place, puisque, semble-t-il, quelques omissions (marginales et apparemment pas coupables) ont été relevées: certaines entreprises, qui avaient franchi le seuil de personnel requis, n’ont pas pu (ou ont oublié) d’organiser la chose en bonne et due forme… Il y a eu aussi quelques maladresses, de mauvais aiguillages ou des couacs. Pas de quoi refaire l’élection, mais peut-être alimenter les conversations à la pause-café.

«Un maximum de choses sont mises en œuvre pour faciliter au mieux ces élections», avait souligné Christophe Knebeler, secrétaire général adjoint en charge des relations publiques au LCGB. Ainsi, cette année, sur proposition du ministère du Travail, avait été introduite – pour ceux qui ne travaillaient pas le jour J – la possibilité de s’exprimer par procuration, par l’intermédiaire de mandataires désignés au sein des entreprises. Le scrutin a aussi bénéficié de commodités, d’un étalement bienvenu. Pour des questions d’organisation, des entreprises aux effectifs importants ou fonctionnant en travail posté avaient obtenu le droit de démarrer plus tôt. Goodyear par exemple, en fonction de quatre pauses de travail et d’un total de quelque 1.300 salariés, a ouvert ses bureaux de vote dès le lundi, rendant le scrutin accessible durant trois jours. D’autres salariés ont eu l’occasion de s’exprimer encore plus tôt, par correspondance également. Notamment les salariés du secteur du transport, puisqu’il n’était pas question de faire revenir expressément, pour le 13 novembre, des chauffeurs routiers du fin fond de l’Europe ou des pilotes d’avion de l’autre bout du monde.

Dans le domaine de la comm’

La petite histoire sociale du pays retiendra peut-être que, pour ces élections au cœur même des entreprises, ce ne sont pas les bannières syndicales qui ont le plus claqué au vent. Les grands vainqueurs de ce scrutin sont à coup sûr les délégués non affiliés à un syndicat, qui ont raflé quasi la moitié des mandats de délégué de personnel mis en jeu.

Cela n’empêchera évidemment pas l’OGBL de célébrer son triomphe, logique. D’ailleurs, il avait déjà réussi à présenter plus de 5.000 candidats dans quelque 700 entreprises: une victoire en soi pour le puissant syndicat, une forme de noyautage pour d’autres, dirigeants de PME surtout.

L’OGBL a, manifestement, aussi gagné la bataille de la communication et de l’utilisation intelligente des évolutions sociétales. Très actif sur les réseaux sociaux, il a aussi mené une campagne d’information assez subtile. Entre autres, ses candidats pouvaient être consultés, entreprise par entreprise, sur le site électoral que l’OGBL avait spécialement mis en place. La homepage donnait également accès à un simulateur de vote. Bilingue, dynamique et adapté aux différents types d’écrans et de navigateurs, via les tablettes et les smartphones aussi, le site a dû avoir son petit succès.

Accessoirement, l’OGBL avait judicieusement utilisé la magie des noms de domaines, puisque l’adresse était www.electionssociales2013.lu (en version allemande: sozialwahlen.lu). Rien n’indiquait, a priori, que le site était celui de l’OGBL... Combien d’électeurs internautes, neutres syndicalement mais en quête d’informations, sont tombés dessus en ayant tapé «élections sociales Luxembourg» dans leur moteur de recherche? Bien joué!

Cela n’enlève évidemment rien au succès de l’OGBL et cela ne le rend pas suspect non plus. Cela démontre juste qu’une campagne électorale, en plus de l’efficacité éprouvée au fil du temps, des agitations verbales des tribuns ou des polémiques distillées, se joue aussi sur le terrain de la stratégie pensée et des moyens électroniques.