#Femaleleadership

«Les dirigeants doivent porter le bon message»

19 Avril 2018 Par Audrey Somnard
Joëlle Letsch: «Les quotas ne sont pas un instrument positif, mais c'est pour le moment le seul moyen de faire ce forcing nécessaire».
Joëlle Letsch: «Les quotas ne sont pas un instrument positif, mais c’est pour le moment le seul moyen de faire ce forcing nécessaire». (Photo: Patricia Pitsch)

À travers la série #FemaleLeadership, des femmes du monde économique évoquent parcours et position-clé dans chacun de leur secteur d’activité. Place à Joëlle Letsch, dirigeante d’ADT-Center, fondatrice de la Fédération des cheffes d’entreprise, de Femmes pionnières du Luxembourg asbl ainsi qu’ancienne présidente du Conseil national des femmes (CNFL).

C’est très jeune, vers l’âge de 6 ans, que Joëlle Letsch développe sa fibre féministe. Son frère, alors enfant de chœur, peut aller frapper aux portes du village pour collecter des œufs de Pâques. Elle ne peut pas, car les filles ne sont pas enfants de chœur. Cette anecdote a en partie forgé le caractère de cette entrepreneuse. Ayant grandi dans le magasin de sport de ses parents, avec un grand-père qui a gagné le Tour de France, Joëlle Letsch développe un attrait naturel pour l’entrepreneuriat.

Madame Letsch, vous avez grandi avec des parents commerçants, c’est ce qui a fait naître votre goût de l’entrepreneuriat. Pourquoi ne pas avoir repris l’activité familiale?

«C’est vrai que j’ai grandi en travaillant dans le magasin de mes parents, et j’ai adoré ce contact avec la clientèle, accompagner mes parents sur des salons. Ça m’a beaucoup marqué et je crois que monter ma société était pour moi une évidence dans ce contexte. C’est vrai que j’aurais très bien pu reprendre le magasin, c’était une option. Mais mes parents m’ont toujours laissé le choix, ils ne m’ont rien imposé. Je crois que je voulais juste choisir la voie qui me convenait, la mienne.

Vous avez démarré votre activité rapidement?

«Non, je suis d’abord passée par le monde de l’entreprise en tant qu’employée. J’ai une formation de psychologue de travail, ce qui était novateur pour l’époque. J’ai travaillé dans de grandes banques, en Suisse et au Luxembourg. Puis, après quelque temps, je me suis sentie prête pour me lancer. Je me suis associée à Josiane Eippers, qui a été ma partenaire toutes ces années. À l’époque on nous prenait pour des folles, dans les années 80 en pleine prospérité économique. Pourquoi vouloir quitter le confort d’une banque pour prendre le risque de lancer sa propre affaire? Les banques ont été difficiles à convaincre, deux femmes à la tête d’une société, ce n’était pas commun! Et puis à l’époque il n’existait pas toutes les aides et le soutien de l’État pour ceux qui démarrent leur société.

Nous nous sommes donc lancées, mais avec prudence. Nous avons embauché, mais pas à pas, sans précipitation. Et ça a été une stratégie gagnante.

J’ai juste noté qu’au démarrage de notre activité, nous avons eu deux fois la visite des impôts dans nos locaux. Tout était en règle, je ne remets pas en cause ces visites, mais des hommes qui avaient aussi démarré leur activité au même moment n’ont pas eu droit à ce ‘traitement’. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’une société avec à sa tête deux femmes, ça a soulevé des questions.

On parlait avant de subordonnés, on parle aujourd’hui de collaborateurs et collaboratrices.

Joëlle Letsch, cofondatrice d’ADT-Center

Quelle est l’activité d’ADT-Center?

«Nous proposons des services d’évaluation de compétences et de testing, mais aussi des formations, du coaching et du mentoring pour les cadres et les dirigeants en entreprise. Aujourd’hui, après toutes ces années d’activité, nous sommes arrivées à une phase de transition pour céder nos activités.

Est-ce que vous estimez qu’il y a un leadership féminin?

«Je pense que cela a beaucoup changé depuis 15 ans. Aujourd’hui les dirigeants sont plus à l’écoute, avec plus de transparence, plus d’esprit collaboratif, alors qu’avant ils étaient plus directifs, avec des codes plus masculins, plus autoritaires. On parlait avant de subordonnés, on parle aujourd’hui de collaborateurs et collaboratrices, c’est une bonne chose.

Et y a-t-il un management dit féminin?

«Les hommes se sont inspirés des femmes pour être plus à l’écoute. Beaucoup de travail a été fait ces 20 dernières années: grâce à l’éducation et aux messages donnés aux jeunes femmes. Les différences s’estompent peu à peu, mais pas encore assez. Le combat n’est jamais terminé. J’étais en visite en Tunisie l’année dernière au nom du Conseil européen des femmes. Dans ce pays, la position de la femme a reculé, c’est préoccupant et cela montre que rien n’est jamais acquis, il faut rester vigilant.

Pour rester au Luxembourg, quel est votre constat sur la parité aux postes de direction dans le pays?

«Nous avons effectué beaucoup de lobbying dans ce sens avec le CNFL au niveau politique, notamment sur le quota de 40% du sexe sous-représenté dans les listes électorales législatives. Je dois dire que les grands partis ont fait des efforts pour les élections communales alors que les quotas ne sont pas obligatoires pour ces élections, cela va donc dans la bonne direction.

Les quotas sont donc une bonne chose?

«Ce n’est pas un instrument positif, mais c’est pour le moment le seul moyen de faire ce forcing nécessaire. On ne veut plus attendre 150 ans pour arriver à la parité, je crois que les pères qui ont des filles sont d’accord avec ça.

Les femmes peuvent tout faire, elles en ont les compétences.

Joëlle Letsch, cofondatrice d’ADT-Center

Quelles sont les autres mesures qu’il faudrait mettre en place pour arriver à plus de parité?

«Il faut continuer à informer à travers les médias, comme vous le faites chez Paperjam à travers cette série et d’autres. L’organisation Femmes pionnières du Luxembourg que je préside a créé une exposition qui met en lumière des Luxembourgeoises qui ont été les premières à exercer certains métiers, comme journaliste ou entrepreneuse. Jusque là ces femmes n’ont pas été mises en avant, pourtant c’est avec leur exemple que l’on fera passer le message aux jeunes filles que tout est possible pour elles.

Il faut aussi mettre en place plus de mentoring et de coaching pour encourager ces dernières, se débarrasser des stéréotypes sexistes dans les livres scolaires, miser sur l’éducation. Aujourd’hui les stéréotypes sont beaucoup plus nuancés, on ne s’en rend pas toujours compte, mais ils sont bien là.

Le CNFL a crée Voix de jeunes femmes pour donner la voix à la jeune génération, qui a d’autres préoccupations, comme la taxe tampon par exemple (les produits d’hygiène féminine comme les tampons ou serviettes hygiéniques sont taxés à 17% de TVA au Luxembourg, comme les produits de luxe; les féministes réclament qu’ils soient taxés à 3%, comme les autres produits de première nécessité, ndlr).

Il y a aussi le réseau Expertisa constitué d’expertes prêtes à répondre aux médias et participer à des conférences, qui n’est pas encore assez connu. Je vois encore des panels 100% masculins, ce n’est pas acceptable. Oui, les femmes sont là, il faut les trouver.

Et puis enfin je dirais que les femmes ont compris l’importance des réseaux: ce sont des plateformes d’influence, le réseautage est vraiment très important.

Quels conseils pourriez-vous donner aux femmes qui voudraient se lancer?

«Il faut une vision et de la détermination. Les femmes peuvent tout faire, elles en ont les compétences. Il y a les infrastructures comme les crèches et les maisons relais pour cela. L’environnement le permet.

Toutes les femmes de ma société ont demandé à un moment ou un autre un temps partiel pour concilier un temps vie professionnelle et vie familiale, il faut oser. Et je ne leur ai jamais refusé.

C’est souvent la solution invoquée: pourtant le temps partiel a pour conséquence une baisse des revenus et plus tard de la pension...

«Mais il faudrait évidemment que les hommes se mettent également au temps partiel. Il est important que les hommes prennent leurs responsabilités, on va les pousser à cela. Déjà le congé parental est plus accepté désormais, c’est une bonne chose, c’est leurs enfants aussi après tout. Je pense que les femmes sont informées, la prochaine étape c’est d’informer les hommes. Et pour cela les dirigeants doivent porter le bon message, car il s’agit de mettre en avant les talents et les compétences pour fidéliser les employés dans l’entreprise.»

Trois dates clés du CV de Joëlle Letsch:

1999 – Création d’ADT-Center

2011 – Lauréate du «Prix européen Madame Commerce», émis par le Conseil européen «Femmes entreprises»

2015 – Lauréate des «Spring awards de la Chambre de commerce»: meilleure formatrice

Retrouvez l’intégralité de la série #FemaleLeadership en cliquant ici.