Grande interview de Diego De Biasio (2/2)

«Le Technoport n’est pas un incubateur spécialisé»

30 Octobre 2018 Par Jonas Mercier
Diego De Biasio:  «Il faut d’abord qu’il y ait suffisamment d’initiatives pour soutenir l’entrepreneuriat, dont l’objectif sera de créer une masse plus importante d’opportunités.»
Diego De Biasio: «Il faut d’abord qu’il y ait suffisamment d’initiatives pour soutenir l’entrepreneuriat, dont l’objectif sera de créer une masse plus importante d’opportunités.» (Photo: Anthony Dehez)

Suite de la première partie de notre interview de Diego De Biasio, CEO du Technoport. C’est le parrain de l’écosystème start-up du Luxembourg. Il connaît tout le monde et a quasiment été de tous les coups. CEO du plus vieil incubateur du pays, le Technoport, il partage sa vision globale de la start-up nation.

Le programme Fit4Start, de Luxinnovation, participe-t-il à la constitution de cette réputation internationale du Luxembourg?

Diego De Biasio. – «C’est une des initiatives qui, à mon avis, a fortement contribué à cela ces dernières années. Le taux de participation est croissant d’édition en édition et les projets viennent du monde entier. Cela veut dire qu’on est cartographié non seulement en Europe, mais aussi au-delà. La décision, réussie, d’attaquer des verticaux comme le secteur de la santé dans la prochaine édition montre qu’il existe d’énormes opportunités pour l’avenir. 

Chaque commune doit-elle avoir son incubateur?

«Cela dépend de la taille de la commune et de ses objectifs. Si on prend le 1535°, un hub dédié aux industries créatives, il rentre parfaitement dans l’historique et la stratégie future de la ville de Differdange. L’Innovation Hub de Dudelange, qui est spécialisé dans les écotechnologies et lié à la vision du développement de l’écoquartier Neischmelz, est également très pertinent.

Mais avant de vouloir créer son propre incubateur, il faut définir quelle valeur ajoutée il peut apporter au tissu économique local. Et ne pas sous-estimer l’effort nécessaire, autant financier que d’un point de vue des ressources. Si on analyse la situation géographique, il est vrai que les initiatives existantes se concentrent essentiellement à Luxembourg-ville et dans le sud du pays. L’est et le nord du pays mériteraient certainement qu’on analyse l’opportunité d’avoir de telles structures d’incubation dans ces régions.

Nous sommes confiants sur le fait que 2018 sera la bonne année pour être bénéficiaires sur le cumul des six dernières années.

Diego De Biasio, CEO du Technoport

Le Technoport est une société anonyme depuis 2012. Est-il rentable aujourd’hui?

«L’une des idées de créer une SA était de sortir du business model que nous avions eu entre 1998 et 2012. Nous recevions chaque année une dotation publique pour couvrir une partie de nos frais de fonctionnement. Depuis 2012, ce n’est plus le cas.

Nous devons générer notre budget annuel sur de l’activité qui n’inclut pas uniquement l’hébergement et le suivi des entreprises hébergées, mais aussi les revenus issus de nos sponsors, du cofinancement de projets de recherche nationaux ou européens dans lesquels nous participons ou encore des activités autour de notre Fablab de Differdange. C’était un défi que nous nous étions posé à l’époque.

Nous avons eu des années avec des bénéfices et d’autres avec des pertes, mais nous sommes confiants sur le fait que 2018 sera la bonne année pour être bénéficiaires sur le cumul des six dernières années. Donc oui, le modèle a démontré qu’il peut être rentable, malgré des fluctuations cycliques surtout liées au taux d’occupation de nos halls industriels de Foetz.

Les entreprises hébergées restent en moyenne trois ans, avec des durées un peu plus longues pour les industrielles. Il est clair que ces halls ne se remplissent pas à la même vitesse que les espaces de bureaux. Ces périodes transitoires peuvent donc avoir des impacts plus importants sur nos revenus.

Il ne faut pas oublier que l’écosystème n’a que six ans.

Diego De Biasio, CEO du Technoport

Il existe, en quelque sorte, un paradoxe luxembourgeois. D’un côté, c’est une place financière reconnue mondialement, et de l’autre, il manque cruellement de financement pour les start-up…

«Je pense que cela fait également partie du développement normal d’un écosystème autour des start-up. Il faut d’abord qu’il y ait suffisamment d’initiatives pour soutenir l’entrepreneuriat, dont l’objectif sera de créer une masse plus importante d’opportunités.

Cela va attirer les premiers investisseurs, plus courageux ou simplement plus connectés à ce monde, générer les premières réussites qui vont à leur tour attirer d’autres entrepreneurs et investisseurs, et créer un cercle vertueux.

J’ai bon espoir que, dans les années à venir, nous verrons plus de sociétés de capital-risque s’intéresser au Luxembourg. Il ne faut pas oublier que l’écosystème n’a que six ans.

Justement, ne faudrait-il pas davantage inciter fiscalement les particuliers à investir dans des jeunes pousses?

«Toute initiative qui peut contribuer au développement du pilier de financement dans l’écosystème est certainement la bienvenue. Mais créer un tel cadre est le rôle des pouvoirs publics. Notre rôle sur le terrain, en attendant, c’est d’essayer de connecter le mieux possible les deux mondes. C’est une question de mentalité et d’habitude. Si on arrive à attirer et développer davantage de start-up qui feront des exit intéressants, les investisseurs privés comprendront mieux l’écosystème et cela créera une spirale positive. Et ici, on revient à l’importance de la promotion.

S’approche-t-on d’une masse critique de start-up?

«Je pense qu’on commence à l’avoir. En tout cas, je ne peux pas dire que nous ne recevons pas suffisamment de dossiers au Technoport. Et je crois que c’est une tendance générale. On parle de masse en termes de quantité, mais aussi de qualité. Nous acceptons 7% à 10% des demandes que nous recevons et la barre d’entrée s’élève d’année en année.

Notre objectif est de couvrir un spectre très large.

Diego De Biasio, CEO du Technoport

Faut-il se concentrer sur certains secteurs, comme les fintech, ou attirer le plus de start-up possible, peu importe le secteur d’activité?

«La spécialisation peut aider à atteindre certaines masses critiques. Mais, encore une fois, il y a de la place pour tout le monde. Le Technoport n’est pas un incubateur spécialisé. Notre objectif est de couvrir un spectre très large. D’autres incubateurs, notamment privés, ou hubs thématiques ont des cibles plus définies. Et c’est très bien comme ça.

Quelles sont les jeunes pousses qui ont marqué le Luxembourg?

«Il y en a, même si toutes ne sont pas forcément connues du grand public. Je pourrais citer Luxscan Technologies, qui produit des scanners pour l’industrie du bois et a été rachetée par un groupe allemand, ou Talkwalker qui a le vent en poupe actuellement, avec plus de 200 employés.

Je peux encore nommer Air-boxlab, qui a développé des appareils de contrôle de qualité de l’air indoor, Tadaweb, qui est une pépite à forte croissance, RCDevs, spécialisée dans la sécurité informatique et qui compte des clients du Top 500 au niveau mondial, ou encore Examotive, qui a levé 15 millions d’euros l’année dernière auprès d’investisseurs chinois. Et je pourrais continuer la liste.

Comment faites-vous pour promouvoir ces exemples à l’étranger? Ils ne parlent pas vraiment au grand public…

«En essayant de vulgariser ce que font les start-up. Souvent en utilisant des exemples de clients pour rendre la chose plus explicite. Mais il est clair qu’il faut travailler encore plus sur cet aspect. Les mettre en avant et les impliquer encore plus dans certaines actions et activités ne fera que renforcer l’écosystème en général.

Quelle est la prochaine étape pour le Luxembourg?

«Poursuivre les efforts que nous avons faits récemment pour établir et développer l’écosystème. Les pouvoirs publics doivent continuer à jouer leur rôle pour mettre en place un cadre favorable. Pour les intermédiaires de l’innovation, publics ou privés, il s’agit de poursuivre leur processus de maturation pour rendre le système encore plus efficace et faire émerger de nouvelles pépites. C’est la réussite des entrepreneurs qui rendra l’écosystème encore plus attractif dans le futur.»