Grande interview de Danielle Igniti (2/2)

«Le ‘Let’s make it happen’ dans la culture a foiré!»

10 Juillet 2018 Interview par France Clarinval et Matthieu Croissandeau
Difficile d’imaginer qui la remplacera à la tête des galeries de Dudelange et du Centre culturel opderschmelz...
Difficile d’imaginer qui la remplacera à la tête des galeries de Dudelange et du Centre culturel opderschmelz... (Photo: Romain Gamba)

Suite de la première partie de notre interview de Danielle Igniti, féministe de la première heure. Elle revient sur les combats de sa vie et dresse un bilan contrasté des années Bettel. Entretien avec un esprit libre qui n’a jamais eu sa langue dans sa poche.

L’autre débat qui monte, c’est celui de la défense de la langue luxembourgeoise. C’est un combat d’arrière-garde ou une nécessité? 

«C’est plutôt un combat d’arrière-garde. Il faut bien sûr continuer à parler le luxembourgeois, le soutenir dans la création artistique et proposer des cours à ceux qui le souhaitent. Mais je pense qu’il serait plus utile de faire apprendre à nos concitoyens le français, l’allemand ou l’anglais, parce qu’avec le luxembourgeois tout seul, vous ne pouvez pas vous en sortir. Ça sert à quoi, le luxembourgeois, quand on cherche un job?

À trouver du travail ici, dans le secteur public notamment…

«Oui, parce que l’État l’impose et non parce qu’on en a besoin. Les lois ne sont pas écrites en luxembourgeois. Alors si vous venez travailler pour l’État et que vous ne savez pas lire les lois, ça craint… 

Qui se souvient qu’on a eu des grands-ducs qui ne comprenaient pas le luxembourgeois?

Danielle Igniti, Directrice du service culturel de la Ville de Dudelange

Mais si on ne pousse pas les gens à l’apprendre, le luxembourgeois va finir par mourir, non?

«Mais on a toujours parlé le « luxo » sans jamais forcer les gens à l’apprendre! La loi n’a pas besoin de s’en mêler. Agiter ce thème pendant la campagne électorale, c’est encore une fois vouloir bercer les gens d’illusions et leur cacher la réalité. On ne veut pas dire aux Luxembourgeois qu’ils sont désormais en minorité dans leur pays, qu’ils ont besoin des étrangers pour subsister et assurer leur bien-être et leur mode de vie, alors on leur dit: 'Défendons notre nation, vous devez être fiers d’être Luxos, etc.' Qui se souvient qu’on a eu des grands-ducs qui ne comprenaient pas le luxembourgeois? Ni Guillaume qui était Allemand, ni Jean, ni sa femme qui était Belge ne le parlaient! Aujourd’hui, ils font l’effort de le parler parce qu’ils sont sous pression. Mais c’est très nouveau. Comprenez-moi bien: je défends la langue, mais je n’aime pas la récupération politique. Je ne vois jamais tous ces gens qui agitent ce chiffon rouge venir assister aux spectacles que nous montons en luxembourgeois. Donc il y a quelque chose de faux dans leur démarche. Certains, comme Wee 2050, instrumentalisent le débat sur l’identité luxembourgeoise pour dériver toujours plus à droite. Je me méfie de ces arrière-pensées.

Il faut reconnaître que l’image du Luxembourg est plus moderne et dynamique.

Danielle Igniti, Directrice du service culturel de la Ville de Dudelange

Quel regard portez-vous sur les années Bettel? Qu’est-ce qui a été réussi? Qu’est-ce qui a été raté?

«C’est difficile comme question. Il y a eu de bonnes choses, je pense bien sûr d’abord à la loi sur l’avortement. On a tellement lutté pour ça… Il fallait sans doute cette coalition-là pour que la loi passe. Idem pour la mise en place du Centre national de référence pour la promotion de la santé affective et sexuelle, qui est aussi une grande avancée. Après, je ne suis pas une spécialiste de l’économie ni de l’écologie, mais il faut reconnaître que l’image du Luxembourg est plus moderne et dynamique. La politique sociale penche de plus en plus vers le libéralisme, mais elle a été correcte. On n’a pas l’impression de sortir d’années de plomb! Je n’oublie pas non plus le mariage homosexuel, même si la loi avait été écrite avant, ni la séparation de l’Église et de l’État. Donc du point de vue sociétal, c’était une bonne coalition. 

Et les éléments négatifs?

«D’abord, le référendum, évidemment. Un gouvernement avec des gens aussi intelligents n’avait pas le droit de faire une erreur pareille. C’est une faute politique lourde, car cette affaire a réveillé un débat malsain que l’on doit gérer maintenant. Je n’étais pas d’accord avec le choix de recourir au référendum. Nous vivons dans une démocratie représentative, nous élisons des gens pour prendre des décisions et nous les payons pour ça. C’était à eux de prendre leurs responsabilités en choisissant de faire voter cette mesure par la Chambre. Mais ils avaient les yeux rivés sur l’opinion et ils ont manqué de courage politique. Si François Mitterrand, en France, avait fait un référendum sur la peine de mort, les Français auraient toujours la guillotine!

Quel bilan dressez-vous de la politique culturelle?

«Là, c’est une catastrophe. C’est même la plus mauvaise qu’on ait jamais connue! Ils sont passés complètement à côté, faute d’avoir trouvé la bonne personne pour mettre en œuvre un réel projet. Xavier Bettel a eu l’arrogance de croire qu’il pourrait s’en occuper alors qu’il n’a pas le temps. Du coup, il se contente de passer à quelques vernissages. Mais ce n’est pas une politique, ça… Nous avons de bons artistes, de bonnes institutions. Il y a de la création, de l’artisanat. Mais aujourd’hui, tout se mélange dans une forme de populisme vague. On nous explique que tout le monde est artiste, que tout se vaut… Des politiques me passent des coups de fil pour que je programme untel ou untel par copinage. Je n’avais jamais vu ça de ma carrière. C’est un bateau ivre. Le « Let’s make it happen » dans la culture a foiré!

Il y a les assises de la culture quand même…

«Elles arrivent beaucoup trop tard. Nous sommes à la veille des élections, alors je veux bien qu’on m’explique qu’on va faire en trois mois ce qu’on n’a pas réussi à faire en cinq ans, mais j’ai du mal à y croire… Je pense que ces assises permettront surtout au gouvernement de cocher une case dans son bilan. Pour le reste, ce n’est pas sérieux. Il aurait fallu prendre le temps de dresser un état des lieux, de mettre en place une équipe, de définir une méthode, plutôt que de confier ce chantier à une seule personne qui était désœuvrée pour l’occuper. Tout cela fait quand même très amateur.

Que voulez-vous qu’on exporte si on ne produit rien?

Danielle Igniti, Directrice du service culturel de la Ville de Dudelange

Que pensez-vous de la création d’un art council pour aider nos artistes à s’exporter? 

«Là encore, on fait les choses à l’envers. Ça part d’un bon sentiment, mais que voulez-vous qu’on exporte si on ne produit rien? Qui soutient ici les artistes pour travailler? Qui soutient les compagnies de théâtre pour produire une pièce? On doit d’abord aider la production culturelle luxembourgeoise avant de se soucier de la faire rayonner à l’étranger.

Vous avez fait une incursion en politique au LSAP. Quel souvenir en gardez-vous?

«Je me souviens qu’au début, je ne voulais pas, car ce n’est pas dans ma nature de me discipliner. Je dois être un peu anarchiste… [rires], Mais je me suis dit que si je voulais faire passer des idées, il fallait prendre mes responsabilités. Je suis montée très vite dans les instances du parti. Je suis devenue présidente des Femmes socialistes et vice-présidente du parti. Et puis, ils m’ont liquidée de façon très subtile… Bon, il faut reconnaître que je n’étais pas facile non plus, je la ramenais toujours avec mes quotas de femmes! Mais j’y ai beaucoup appris et je n’ai donc aucun regret.»