Jean-Yves Camus

«Le Front national restera un parti d’opposition»

03 Mai 2017 Par Frédéric Antzorn
Jean-Yves Camus
Jean-Yves Camus: «Il y a un risque qu’une fraction de la droite choisisse d’adopter un logiciel idéologique qui prenne en compte la montée en puissance du Front national.» (Photo: DR)

Spécialiste des mouvements radicaux, Jean-Yves Camus, politologue auprès de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), évoque pour Paperjam le second tour de la présidentielle française. Selon lui, le parti de Marine Le Pen a déjà fait le plein de voix il y a près de deux semaines.

Monsieur Camus, alors que les sondages les plus récents accordent 60% de voix à Emmanuel Macron pour le second tour de la présidentielle, contre 40% à Marine Le Pen, le débat entre les deux candidats mercredi soir à la télévision peut-il inverser, sinon réduire cette tendance?

«L’inverser, cela m’étonnerait beaucoup. La réduire, peut-être, même si la fourchette que vous évoquez est, je crois, conforme au rapport de forces dans le pays. Le débat de ce soir (mercredi, ndlr) va finir de cristalliser les intentions de vote étant donné qu’il s’agit du dernier débat avant le second tour qui fait la décision.

D’un côté, pour Emmanuel Macron, être élu président de la République française avec 60% des voix serait un beau succès – et ce le sera – surtout pour quelqu’un qui il y a encore 6 mois n’était pas cité comme probable vainqueur et qui, de plus, n’est adossé à aucun parti politique.

D’une autre côté, Marine Le Pen à 40%, c’est un saut très important, non seulement par rapport à la présidentielle de 2002 – quand Jean-Marie Le Pen avait obtenu 19% à ce second tour – et même par rapport aux 28% de voix obtenus par le Front national aux élections régionales de décembre 2015.

La vraie question est de savoir si on peut penser, comme on l’avait fait en 2002, que la défaite de Marine Le Pen règle tout. Autrement dit, que le 8 mai au matin, nous sommes dans une configuration où il y a un nouveau président de la République élu – Emmanuel Macron – et où finalement le résultat de la veille au soir est la preuve de la défaite du FN et de son incapacité à parvenir au pouvoir.

Raisonner de cette manière serait extrêmement imprudent. Car si ce parti n’est pas encore arrivé au pouvoir, il a tissé sa toile de manière intelligente et il en est aujourd’hui à deux fois son score de 2002. C’est un niveau qui ne doit pas laisser indifférent.

Cela aura nécessairement des conséquences sur le langage utilisé en politique sur un certain nombre de questions touchant à l’Europe, à l’identité, à l’immigration ou encore à l’Islam, et cela aura des répercussions aussi sur la façon dont la droite – celle dite ‘de gouvernement’ – va devoir se recomposer puisqu’elle a le double handicap aujourd’hui de la lourde défaite de François Fillon et de la concurrence frontiste.

De nombreux électeurs ne se reconnaissent pas dans le choix qui leur est proposé, notamment les quelque 7 millions qui se sont exprimés pour Jean-Luc Mélenchon. Est-ce la voie ouverte vers un record en matière de votes blancs ou d’abstentions?

«Je reste persuadé que la participation électorale sera élevée. Je pense pour ma part que Jean-Luc Mélenchon, même s’il a un tout petit peu rectifié le tir par la suite, a commis une erreur politique en n’appelant pas clairement – au soir du premier tour – à faire barrage à Marine Le Pen. Sa position est un peu alambiquée. Il ne votera jamais pour elle, dit-il. Personne ne penserait jamais le contraire mais, dans le système qui est le nôtre, où le vote blanc et l’abstention ne comptent pas, la seule possibilité si on est un minimum conséquent – notamment vis-à-vis du parti de gauche qui a beaucoup fait par rapport à la lutte contre l’extrême droite – est de ne pas prendre de précautions oratoires et appeler à voter pour le candidat qui s’oppose à Marine Le Pen.

Plus l’abstention est élevée, plus le vote frontiste tire les marrons du feu.

Jean-Yves Camus, politologue

Ensuite, le 8 au matin, la politique reprendra ses droits, d’autant plus qu’il y a des élections législatives au mois de juin et que celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec les choix d’Emmanuel Macron pourront toujours le dire et faire campagne en conséquence. Mais il y a quelque chose de tout à fait irresponsable dans le fait de penser qu’Emmanuel Macron et que Marine Le Pen sont les deux faces d’une même médaille et qu’il convient de les renvoyer dos à dos.

Ceux qui sont sur cette ligne-là, si Marine Le Pen arrivait au pouvoir, auraient beaucoup de mal à faire campagne pour les législatives et beaucoup de mal à se faire entendre dans le type de régime que le Front national prétend instaurer.

Pensez-vous que ne pas voter ou voter blanc profite, comme on l’entend souvent, d’abord à l’extrême droite?

«De fait, oui. Encore une fois le vote blanc ne compte pas, d’abord, et ensuite plus l’abstention est élevée plus le vote frontiste – qui lui se mobilise bien – tire les marrons du feu. Et puis c’est une question de position morale. À un moment donné, sauf à être crispé sur cette vieille ligne marxiste qui consiste à renvoyer dos à dos la bourgeoisie libérale et le fachisme comme deux facs différentes du capital, on joue un petit peu avec le feu compte tenu de ce qu’est l’expérience historique européenne, même si le Front national n’est pas un parti fachiste.

Nicolas Dupont-Aignan a commis une trahison idéologique.

Jean-Yves Camus, politologue

Et même si la situation n’est pas celle des années 1930. Il y a quelque chose de surréaliste à mettre dans le même panier des gens qui veulent revenir au pré carré de l’Hexagone et d’autres qui veulent rester dans l’Europe; des gens qui veulent que les droits des étrangers restent ce qu’il sont et d’autres qui veulent édicter un moratoire sur l’immigration légale.

Encore une fois, quoi qu’on pense des choix d’Emmanuel Macron – qui ne suscitent pas une adhésion immédiate et totale chez certains Français – il faut avant tout se prémunir contre ce que serait la victoire de Marine Le Pen. On peut ensuite se dire – et c’est un peu ce que j’entends dans les milieux de la gauche radicale – ‘Vous êtes en train de vous faire peur alors qu’elle ne gagnera pas’, ma réponse est de dire que si vous êtes quelques centaines de milliers à partager cette idée et à rester chez vous et à vous abstenir ce 7 mai, vous risquez de vous réveiller lundi avec – pardonnez-moi l’expression – une fameuse gueule de bois.

Et le ralliement du mouvement Debout la France de Nicolas Dupont–Aignan va-t-il réellement faire gonfler les scrutins en faveur du FN?

«Tous les électeurs de Debout la France n’iront pas vers Marine Le Pen. Je crois que beaucoup – attachés à ce gaullisme social et à davantage de souveraineté nationale –  comprennent bien qu’on ne peut pas à la fois se réclamer du gaullisme comme le fait Nicolas Dupont-Aignan, et être le futur Premier ministre d’un parti qui a dans son ADN et dans son histoire toutes les formes d’opposition viscérale de haine du général de Gaulle et du gaullisme.

Je comprends bien que Nicolas Dupont-Aignan, qui était complètement marginalisé dans la vie politique avec sa petite formation, ait eu envie de venir jouer dans la cour des grands, mais c’est au prix de quelque chose qui est une trahison idéologique.

La droite et l’extrême droite sont deux traditions politiques qui s’opposent.

Jean-Yves Camus, politologue

Marine Le Pen avait-elle besoin de ce «coup de pouce» que jamais son père n’aurait accepté?

«Elle a besoin de tout. Et c’est un bonus non négligeable. Elle a besoin de prendre un petit peu tout ce qui peut lui permettre d’augmenter son score. Nicolas Dupont-Aignan a réussi un score qui n’est pas négligeable – un petit peu en dessous de la barre des 5%. En admettant même que Marine Le Pen en prenne le tiers, ce serait toujours bon pour elle. Et puis cela rentre dans sa stratégie de dédiabolisation: elle a quelqu’un qui détient un siège de député, qui a été ministre et qui se réclame gaulliste qui se rallie à elle. Pour elle, ce n’est qu’avantages.

Ce tabou qui a été brisé peut-il ou va-t-il mener à une recomposition de la droite, et de l’extrême droite?

«Pour l’instant, ceux qui déclarent qu’ils vont voter Le Pen ou qui font des déclarations sibyllines quant à leur vote de dimanche sont tout de même des gens, pour beaucoup, qu’on avait déjà si je puis dire catalogués depuis un certain temps. Je pense notamment à Christine Boutin, voire même à Henri Guaino.

Les Républicains ont compris que le Front national était un concurrent mortel.

Jean-Yves Camus, politologue

Mais Marine Le Pen ne bouscule pas encore les lignes puisque du côté des Républicains, dès le soir du premier tour, et en dehors de Jean-Pierre Raffarin qui a sans doute été le plus clair et le plus précis dans son expression, Nicolas Sarkozy et François Fillon et d’autres ont bien exprimé leur choix en indiquant qu’après avoir voté pour Emmanuel Macron ils reprendraient dès l’instant d’après leurs rôles d’opposants pour conduire la droite à la victoire lors des législatives du mois de juin.

Ils ont fait cela parce qu’ils ont bien compris, eux, que le Front national était un concurrent mortel pour la droite de gouvernement. Et qu’au bout du compte, si la droite n’y prenait pas garde, des Républicains et du Front national, il y en aura un qui prendra inéluctablement le dessus sur l’autre et établira un rapport de force dont celui qui sera minoritaire ne pourra pas s’affranchir.

Entre les deux, ce ne sont pas les mêmes logiciels sur le libéralisme économique, sur l’Union européenne et, malgré tout, sur l’acceptation de l’ouverture au monde. Ce sont deux traditions politiques qui s’opposent.

Alors que l’abandon de l’euro était une des mesures phares de Marine Le Pen depuis longtemps, celle-ci s’est montrée beaucoup plus floue sur cette question ces derniers jours… Pourquoi?

«Parce que toutes les enquêtes d’opinion montrent que 60% des Français sont inquiets de la sortie de l’euro et qu’à l’intérieur même de l’électorat frontiste, il y a une certaine crainte quant à cette mesure qui précipite dans l’inconnu.

Marine Le Pen et Marion Maréchal ont dit plusieurs fois que cette question des négociations avec l’Union européenne sur la sortie soit de l’Europe, soit de la zone euro pourrait prendre des mois, voire ‘des années’ selon la nièce de la chef de file du Front national.

Le cordon sanitaire autour du Front national est encore solide.

Jean-Yves Camus, politologue

Comprenez l’inquiétude des électeurs qui se disent qu’on va élire une présidente de la République qui va former un gouvernement et – un peu comme le gouvernement britannique aujourd’hui avec le Brexit – cette présidente et ce gouvernement, tous les jours, passeront leur temps à négocier avec Bruxelles. Comment s’occuperont-ils du reste?

Élire un gouvernement qui serait pieds et poings liés pendant des mois ou des années à négocier avec Bruxelles les conditions de la sortie, c’est tout de même quelque chose qui n’augure pas d’une très forte capacité à gouverner. Il est des défis qui font qu’à un moment, on ne peut pas avoir qu’une seule chose sur la table du conseil des ministres.

La perspective de l’élection de la candidate du Front national provoque beaucoup moins d’émoi populaire qu'avant le second tour entre Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac. Les idées du FN auraient-elle fini par s’installer?

«Je ne pense pas. Les formes de mobilisation ont évolué. À l’entre-deux tours de 2002, nous en étions encore à des manifestations militantes qui avaient émaillé les années 1990 quand il y avait encore des associations antiracistes, comme elles s’intitulaient elles-mêmes. Elles avaient réussi à mobilier énormément contre toutes les activités du Front national, avec jusqu’à un million de personnes dans les rues entre ces deux tours de la présidentielle de 2002.

Aujourd’hui, c’est une nouvelle génération. Elle ne se mobilise plus de cette manière-là. D’abord, les réseaux sociaux semblent canaliser une bonne partie des discussions et des mobilisations qui s’exprimaient auparavant dans la rue et, deuxièmement, il y a tout de même un trouble puisque ces mobilisations de l’entre-deux tours en 2002 se sont effondrées comme un château de cartes aussitôt que le résultat a été connu.

Beaucoup de gens, notamment à gauche de la gauche – même si j’estime que c’est une vieille lubie marxiste – pensent que toute cette énergie, qui a été investie pour au fond empêcher l’arrivée au pouvoir d’un parti qu’ils considèrent comme un épouvantail et non pas un candidat au pouvoir, aurait due être utilisée pour faire tomber le capitalisme.

Tout cela est bien utopique et déconnecté de la réalité, mais c’est aussi cette manière un peu hors sol dont une partie de la gauche radicale française fonctionne avec son romantisme et cette manière qu’elle a toujours eue dans son histoire d’avoir des fois assez peu de perspicacité dans la manière de distinguer qui était réellement l’ennemi.

Le cordon sanitaire ou le plafond de verre pourrait-il être cette fois menacé?

«Il est encore solide. Ceci étant, ce qui peut se produire aussi, c’est qu’une fraction de la droite choisisse d’adopter un logiciel idéologique qui prenne en compte la montée en puissance du Front national et qui de ce fait se durcisse considérablement sur un certains nombre de sujets tels que l’identité, l’immigration ou l’Europe.

On a aussi la possibilité que le Front national reste ‘cornerisé’ pour longtemps, qu’il soit voué à rester pour l’avenir un parti d’opposition.

Mais moi ce qui m’intéresse, c’est le mouvement des idées. Et ce mouvement, il peut se faire dans le sens d’un passage d’un certain nombre d’idées du Front national au sein de la droite. Avec davantage de crédibilité. Avec davantage de capacité à mettre en œuvre, à mettre en actes, et à séduire les Français.»