Tom Oberweis, administrateur-directeur d’Oberweis (2/2)

L’artisanat doit changer de visage

06 Décembre 2017 Interview par Jean-Michel Lalieu
Tom Oberweis
Tom Oberweis: «Nous sommes des industriels, mais nos produits sont fabriqués manuellement.» (Photo: Edouard Olszewski)

Suite de notre rencontre avec Tom Oberweis, administrateur-directeur – en duo avec son frère – de l’entreprise familiale Oberweis, qui a aussi pris en juin la présidence de la Chambre des métiers. Une volonté de défendre et promouvoir les différentes facettes de l’artisanat, en partageant son savoir, et de convaincre les jeunes de son attrait.

Monsieur Oberweis, depuis le mois de juin, vous êtes président de la Chambre des métiers. Mais vous avez toujours été actif au sein d’associations professionnelles. C’est important pour vous?

«Oui, tout à fait. Je suis déjà présent au sein de la Fédération des boulangers-pâtissiers depuis 25 ans. Dès que j’ai obtenu mon brevet de maîtrise, mon père m’a demandé d’y prendre sa place. C’est important pour moi effectivement de m’engager et de ne pas rester simplement actif dans l’entreprise. C’est à la fois utile pour défendre la profession, partager des expériences, également avec des confrères étrangers, et dégager des solutions face à certaines problématiques propres au métier, par exemple l’augmentation des normes d’hygiène. Je pense aussi qu’au sein de ces fédérations, une entraide doit exister entre petits et grands acteurs. Nous avons chez Oberweis trois personnes qui s’occupent de la qualité. Pour un petit pâtissier, investir dans cette recherche de qualité est moins évident. J’ai donc contribué au sein de la fédération à la mise en place d’un guide des bonnes pratiques qui profite à tout le monde. Si nous n’agissons pas de cette manière, de petites entreprises vont disparaître sous le poids des réglementations. La Chambre des métiers aide ses plus petits entrepreneurs afin qu’ils puissent continuer à vivre malgré cette pression. Il sera trop tard de le regretter quand ils ne seront plus là.

L’avenir s’annonce-t-il compliqué pour les petits boulangers-pâtissiers?

«Je n’ai pas de boule de cristal, mais c’est en tout cas de plus en plus compliqué. Et quand l’un d’entre eux disparaît, il est remplacé par un grand groupe disposant de moyens nettement plus conséquents. Résister à de tels acteurs devient alors de plus en plus complexe pour ceux qui continuent. C’est donc un de nos rôles, en tant que Chambre des métiers, d’aider ces jeunes à s’installer et à fonctionner.

Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter la présidence de la Chambre des métiers?

«J’ai toujours eu la volonté de m’engager pour défendre et promouvoir l’artisanat. Ceci dit, je pourrais m’en passer, j’ai certainement assez de travail pour faire tourner Oberweis. Mais je ne veux pas être lâche. Si tout le monde reste chez soi, rien ne bougera. L’artisanat a besoin d’entrepreneurs qui le représentent. Personnellement, je voulais rendre à l’artisanat une partie de ce qu’il m’a apporté et le rendre attractif pour les jeunes. C’est une manière de représenter le secteur en tant qu’entrepreneur et de lui apporter de la crédibilité. Personnellement, je viens du monde des fédérations, je ne connaissais donc pas toutes les facettes du travail de la Chambre des métiers. Je suis seulement en train de les découvrir, et leur action et leur motivation m’impressionnent. Contrairement à une fédération, qui est un syndicat des patrons, ce qui est très bien, la Chambre des métiers représente tout l’artisanat. Les patrons, mais aussi les jeunes qui en sont aux études. Ils donnent des avis, font des enquêtes et préparent des réformes, notamment concernant le cadre des études. Leur mission est donc très large.

Quels sont les grands objectifs que vous vous êtes fixés par rapport à ce mandat?

«La première priorité, c’est de donner des perspectives aux jeunes dans l’artisanat et de restaurer l’attractivité de ce secteur. À la Chambre des métiers, beaucoup de projets vont déjà dans ce sens. Nous travaillons sur les brevets de maîtrise et nous regardons même la possibilité de diplômes en artisanat au sein de hautes écoles. L’autre point important, c’est la sensibilisation des entreprises aux enjeux de la digitalisation. Enfin, je voudrais aussi moderniser la structure de la Chambre des métiers, parce qu’elle doit évoluer dans la même direction que l’artisanat. De nouveaux départements ont déjà été créés, dont un orienté vers la digitalisation, justement.

Le manque de motivation des jeunes pour le secteur de l’artisanat, c’est le chantier le plus vaste?

«Oui, c’est la grande question du moment. Dès le plus jeune âge, il faut aller dans les écoles et présenter les différentes facettes de l’artisanat. En règle générale, les gens ne connaissent pas les différents métiers de l’artisanat. Or, la palette est très large. La Chambre des métiers mène différentes actions qui vont dans ce sens, comme l’exposition De mains de maîtres, en décembre 2016, par exemple, qui a accueilli plus de 10.000 visiteurs. Mais tout ne se fera pas en un jour…

Des métiers qui sont actuellement confrontés à une pénurie de main-d’œuvre…

«Oui, au Luxembourg, l’accès à ces métiers est orienté par l’éducation et l’échec. Beaucoup y viennent par défaut, parce qu’ils ne sont pas à niveau dans les matières générales, comme les mathématiques ou le français. C’est une mentalité qui ne changera pas facilement, mais il faut y travailler. Avec le Service jeunesse de la Chambre des métiers, nous voulons vraiment aller dans les écoles pour donner des exemples, montrer les côtés attrayants de l’artisanat. Mais c’est un vaste travail.

Face à un auditoire de jeunes, quels arguments employez-vous pour les convaincre de l’intérêt de l’artisanat?

«Je leur dis souvent que, dans les métiers artisanaux, on travaille avec ses mains et on voit vraiment ce qu’on a réalisé. Nous voyons parfois venir vers nous des jeunes sortis de l’université avec un beau diplôme, mais qui rêvent d’un travail plus concret. Dans nos métiers, on peut véritablement développer une passion. Que ce soit dans la boulangerie, la menuiserie, ou la mécanique…

Ce n’est peut-être pas le cas avec tous les métiers. Enfin, je le répète souvent aussi, les jeunes qui ont obtenu un brevet de maîtrise ou effectué un parcours d’apprentissage trouvent très rapidement du travail. Au Luxembourg, ces profils d’artisans sont vraiment recherchés. Ce qui veut dire que, selon le principe de l’offre et de la demande, ils s’en tirent très bien au niveau de la rémunération.

Concrètement, au niveau de la Chambre des métiers, quelle stratégie déployez-vous par rapport à la motivation des jeunes?

«Comme je l’ai dit, nous développons un programme pour nous rendre dans les écoles dès le plus jeune âge. Nous avons aussi lancé un vaste projet de réforme du brevet de maîtrise, en accord avec le ministère de l’Éducation nationale. Il existe actuellement 37 brevets, divisés par métier. Or, aujourd’hui, dans les entreprises, il faut pouvoir offrir plus de compétences différentes. Nous venons ainsi de développer un brevet pilote d’‘artisan en alimentation’, qui remplace les brevets de boulanger, pâtissier et traiteur. Il a été lancé à la dernière rentrée et a connu un important succès, avec des inscriptions en hausse de 45 %. Le ministre de l’Éducation, Claude Meisch, nous a désormais demandé de réaliser le même travail pour l’ensemble des brevets. Le prochain changement concernera les brevets en électricité, chauffage et électronique, qui seront aussi rassemblés en un seul.

Vous évoquez aussi le défi de la digitalisation. La Chambre des métiers doit aussi se retrousser les manches à ce niveau pour convaincre les artisans de cet enjeu?

«Effectivement, et nous sommes en permanence confrontés à la même problématique: les petits artisans manquent de moyens et travaillent la tête dans le guidon. Ils n’ont pas le temps de prendre le recul nécessaire pour évaluer leurs besoins par rapport à la transformation digitale en cours. Notre nouvelle cellule Digitalisation, qui emploie actuellement deux personnes, se rendra dans les entreprises pour montrer, métier par métier, ce qui est possible à partir des nouveaux outils qui existent déjà. La prise de conscience devra se faire rapidement. Nous sommes réellement confrontés à une tendance de fond. Une entreprise qui ne voudrait pas y réfléchir et agir dans ce sens sera un jour, plus ou moins proche, contrainte à l’arrêt de ses activités. L’artisanat n’est certainement pas voué à disparaître, mais il doit changer de visage. Il faut s’y préparer maintenant.

Où en est-on par rapport à la formation professionnelle? Des progrès suffisants ont-ils été faits?

«Au cours des dernières années, il y a eu des réformes qui sont allées dans tous les sens. Des jeunes ont été oubliés en cours de route. J’ai donc demandé au ministre Claude Meisch de surtout garder le cap actuel en perfectionnant le système tel qu’il est. Aujourd’hui, nous disposons d’une base, certes perfectible, mais sur laquelle il est possible de commencer à travailler. J’espère donc que le prochain gouvernement ne viendra pas tout chambouler. En ce qui concerne les brevets de maîtrise, nous sommes sur la bonne voie, nous avons le soutien du ministre par rapport aux nouveaux programmes sur lesquels nous travaillons.

L’artisanat est encore le premier employeur du pays, avec plus de 90.000 personnes. N’avez-vous pas l’impression d’être un peu négligé au niveau politique face au poids de la place financière?

«Dans l’ensemble, quand on rencontre des députés ou que l’on parle avec le ministre du Travail, l’impression qui se dégage est que tous connaissent les problématiques de l’artisanat. Mais c’est à nous de leur rappeler en permanence. Lors de mon entrée en service, je suis allé voir l’ensemble des ministres du gouvernement. Ils connaissent bien le sujet, mais agissent en fonction de leurs électeurs. Notre rôle est donc de revenir à la charge avec les sujets qui nous préoccupent. Nous sommes sans doute mieux entendus aujourd’hui, mais pas encore suffisamment.

La cinquième édition du Prix de l’innovation dans l’artisanat, organisée par la Chambre des métiers, a connu un beau succès de participation, avec trois fois plus de participants que lors de la dernière édition en 2013. Quelle impression retirez-vous de la lecture des différents dossiers de candidature?

«J’ai été à la fois étonné et content de lire tous ces dossiers. J’observe qu’il y a du mouvement dans la bonne direction. Les dossiers présentés étaient vraiment intéressants. Je n’étais pas dans le jury, mais il semble que ça a été très compliqué de déterminer des lauréats. J’estime qu’il est vraiment de notre devoir de pousser les artisans dans le sens de l’innovation. Ceci dit, on constate que, désormais, beaucoup d’entreprises luxembourgeoises ont compris qu’il fallait agir à ce niveau. Ce qui est aussi intéressant à constater, c’est que, parmi les lauréats, le spectre est très large entre les différents métiers. Cela veut donc bien dire que la prise de conscience du besoin permanent d’innovation n’est pas uniquement liée à un secteur en particulier. C’est de manière générale que les artisans ont compris la nécessité d’innover.

Question subsidiaire, en guise de dessert. Quelle est votre pâtisserie préférée?

«Il n’y en a pas une qui se détache vraiment du lot [rires]. En fait, je les goûte encore toutes très souvent. Mais je suis avant tout un très grand amateur de chocolat. Je dois en manger tous les jours et de toutes les origines. Et comme ça me donne de l’énergie…»