Grande interview de François Bausch (2/2)

«L’ADR utilise la langue comme méthode d’exclusion»

24 Septembre 2018 Par Jean-Michel Hennebert et Matthieu Croissandeau
Pour François Bausch, l’économie et la finance doivent désormais rimer avec «éthique».
Pour François Bausch, l’économie et la finance doivent désormais rimer avec «éthique». (Photo: Patrick Galbats)

Fort d’une première expérience gouvernementale de Déi Gréng jugée positive, François Bausch, co-tête de liste écologiste dans le Centre, entend poursuivre les chantiers entrepris avec la volonté de faire des enjeux environnementaux une priorité quotidienne. Et de plaider pour une réflexion autour d’une croissance raisonnée, basée sur «d’autres modèles». Retrouvez la première partie de cette grande interview ici.

Monsieur Bausch, certains partis proposent la gratuité des transports en commun pour améliorer la mobilité ou l’élargissement des autoroutes. Ces idées sont-elles de réelles solutions?

«La gratuité des transports, c’est un peu comme le monstre du Loch Ness: il apparaît tous les cinq ans. Et surtout, cela ne résout aucun problème. Nous avons déjà les transports en commun les moins chers d’Europe et plusieurs procédures permettent de bénéficier de cette gratuité dans les faits. Et puis cela n’a rien d’une solution miracle. Imaginez que les CFL n’aient plus 22 mais 30 millions de passagers à gérer chaque année, ce serait le chaos car les infrastructures et la qualité de service ne suivraient pas par rapport à la demande. 

Quel avenir pour le tram?

«Il y a deux priorités dans ce dossier, en plus des tronçons qui doivent voir le jour d’ici 2021. D’une part, la construction de la partie qui va de la place de l’Étoile jusqu’au centre hospitalier, et d’autre part, son implantation sur le boulevard de Merl qui sera construit au cours de la prochaine législature. Le tram doit être directement inséré sur ce nouvel axe qui doit englober les activités de Strassen et qui permettra d’aller à Hollerich en direction d’Esch-sur-Alzette.

Ce couloir est important au vu des analyses réalisées qui montrent que le potentiel de développement est conséquent au cours des cinq à dix prochaines années. Que ce soit pour le sud-ouest de la capitale, mais aussi pour les communes de Bertrange, Strassen, Hesperange. Sans oublier le sud du pays, avec le développement programmé des friches industrielles de Schifflange et du site de Belval qui va encore exploser. Il est donc très important de faire une liaison de très haute qualité via un transport en commun.


(Photo: Patrick Galbats)

D’où l’idée de créer un tram rapide qui fera la jonction entre la capitale et ce pôle de développement…

«Oui, car c’est un transport moins lourd à construire qu’une ligne de train et bien plus flexible que le train. C’est justement cet aspect dont nous avons besoin pour relier toutes les agglomérations et tous les pôles économiques sans que les usagers n’aient à changer de mode de transport.

Les écologistes sont-ils abonnés aux seuls thèmes de la mobilité et de l’environnement?

«Pas du tout. Nous étions en charge de la justice au cours des cinq dernières années et je crois que nous l’avons fait avec brio. Félix Braz est, avec Robert Krieps, le meilleur ministre de la Justice que nous ayons eu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi? Parce qu’il a réussi à faire beaucoup de réformes mais sans trop de bruit. Et ce dans une situation très délicate, notamment après le référendum. Sur la réforme de la nationalité, par exemple, il a été très délicat de trouver un consensus que tout le monde accepterait.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la décision de faire ce référendum?

«Il faut savoir faire preuve d’autocritique: c’était l’une des plus grosses erreurs de ce gouvernement. L’objectif était justifié, mais l’approche n’était pas la bonne. Le gouvernement a souffert de cet échec et surtout le problème du déficit démocratique subsiste. Il faut bien évidemment respecter le résultat, surtout quand 80% des électeurs ont rejeté les questions posées. Mais nous devons continuer à travailler pour tenter d’éliminer le fait que la moitié de la population résidente ne peut s’exprimer.

La double nationalité était un premier point. Il faut maintenant encourager ceux qui n’ont pas encore fait cette démarche à voter aux élections communales et européennes où le droit de vote des étrangers existe déjà. Car tous ceux qui s’inscrivent et qui vont voter à ces élections sont intéressés par la culture luxembourgeoise, par le système luxembourgeois et par la langue luxembourgeoise. 

Dans ce contexte, comment interprétez-vous la position de l’ADR et de son allié Wee2050 qui placent la langue comme principal critère d’intégration?

«Pour moi, c’est une grosse erreur car ils utilisent la langue comme méthode d’exclusion. Il faut faire l’inverse. Évidemment la langue luxembourgeoise est importante, mais elle doit être vecteur d’intégration. Forcer les choses ne permet en aucun cas de réussir une intégration. Vous y parvenez avec des instruments que vous offrez, avec une dynamique que vous créez afin de motiver les gens à apprendre la langue.

Ne laissons pas la patrie aux populistes qui jouent sur les émotions.

François Bausch, ministre du Développement durable et des Infrastructures

Comment analysez-vous cette crispation identitaire qui s’est peu à peu renforcée?

«Avoir 100.000 habitants supplémentaires tous les sept ans au cours des dernières décennies rend difficile une intégration optimale, car cela génère de la crainte. Le débat que nous avons aujourd’hui sur la croissance est à prendre très au sérieux et nous devons entendre les craintes exprimées par la population. Mais il ne faut pas pour autant laisser ce débat aux populistes. Ne laissons pas la patrie aux populistes qui jouent sur les émotions. Mais qu’est-ce que cette patrie? C’est la multiculturalité, c’est l’immigration. Le pays a été construit sur l’ouverture d’esprit. Je défends donc à monsieur Keup le droit d’utiliser le mot de « patrie », car lui-même est contre la patrie luxembourgeoise.

Le discours identitaire apparaît clairement comme une ligne rouge pour vous en termes d’alliance politique. Quels autres thèmes sont également non négociables?

«La ligne rouge évidente concerne les engagements pris lors de la COP21. Il y a toujours un risque, surtout quand il s’agit de prendre des mesures concrètes. Derrière tout cela tient l’idée d’utiliser l’augmentation de productivité induite par la digitalisation pour accélérer le développement durable. Tout en prenant garde aux problèmes que cela pose. Si une entreprise embauche 500 personnes aujourd’hui et plus que 100 demain, se pose alors la question des cotisations sociales et donc de la redistribution des richesses. Les deux thèmes sont donc liés, ce qui implique la nécessité d’avoir un débat sur ces questions.

Qu’en est-il du secteur financier dans ce contexte?

«La Place peut être un instrument pour le développement durable. Je trouve l’approche autour de la finance verte, bien qu’encore embryonnaire, très bonne mais je suis en faveur d’une place financière dotée de critères éthiques. Ceci est un point très important. Je crois que le prochain gouvernement, avant de négocier le programme de coalition, devrait discuter de quatre ou cinq critères éthiques pour développer une vision de la société.

Beaucoup de craintes dans la population viennent de la peur des effets de la mondialisation, ce sur quoi jouent beaucoup les populistes.

François Bausch, ministre du Développement durable et des Infrastructures

Lesquels par exemple?

«Je ne sais pas encore. Beaucoup de craintes dans la population viennent de la peur des effets de la mondialisation, ce sur quoi jouent beaucoup les populistes. Face à cela, la réponse pourrait aussi venir des critères d’éthique comme la mise en avant de l’intérêt général. Mais qu’on ne se méprenne pas, l’éthique est très différente de la moralisation.

Quelle est votre plus grande fierté au cours de ces cinq années?

«C’est d’avoir réussi à lancer le changement de paradigme dans la mobilité et d’avoir pu créer, dans un si court laps de temps, un certain nombre d’infrastructures comme le tram, la gare Pfaffenthal-Kirchberg, le funiculaire. 

Et votre plus grand regret?

«La disparition de mon meilleur ami, Camille Gira. Sans lui, jamais je n’aurais réussi bon nombre de projets. Sur le plan politique, ce que nous avons réussi à faire au niveau de ce ministère pour une approche transversale, nous n’avons pas pu le faire au niveau du gouvernement. Il y a des débuts, mais nous ne sommes pas allés assez loin encore.»

Sur quoi se jouera la campagne? François Bausch répond à Paperjam en vidéo en marge de cette interview: