CHRONIQUE FINANCIÈRE

La ruée vers l’or noir

08 Février 2018 Par Alan Mudie (Société Générale Private Banking)
Alan Mudie
Alan Mudie, responsable de la stratégie d’investissement et de la recherche: «Sa production (pétrole de schiste) a bondi de 400% en l’espace de sept ans alors que la production traditionnelle de pétrole est stable autour de cinq millions de barils par jour (mb/j) depuis dix ans.» (Photo: Société Générale Private Banking)

Ces dernières années, le marché du pétrole a vu son équilibre bouleversé par l’émergence d’un nouvel acteur aux États-Unis: le pétrole de schiste.

Sa production a bondi de 400% en l’espace de sept ans alors que la production traditionnelle de pétrole est stable autour de cinq millions de barils par jour (mb/j) depuis dix ans. Si l’on considère que la production totale américaine d’or noir a dépassé les 10 mb/j début février pour la première fois depuis 1970 d’après l’Energy Information Administration (EIA), on voit que plus de la moitié des barils générés aux États-Unis proviennent de gisements non traditionnels (cf. graphique 1). 

Graphique 1. Plus de la moitié des barils générés aux États-Unis proviennent de gisements non traditionnels.

Millions de barils par jour

L’EIA estime que les États-Unis produiront en moyenne 10,3 mb/j cette année et 10,9 mb/j l’an prochain, les plaçant ainsi en deuxième place du classement mondial, juste devant l’Arabie saoudite (9,9 mb/j en 2017) et juste derrière la Russie (10,6 mb/j).

Il y a dix ans, les États-Unis importaient le pétrole nécessaire à couvrir l’essentiel de leurs besoins (13,4 mb/j en 2006) alors qu’en octobre dernier les importations nettes n’étaient que de 2,5 mb/j. La production de pétrole de schiste explique en large partie cette évolution, mais il convient de rappeler la décision historique du président Obama en décembre 2015 de lever l’interdiction d’exporter le pétrole américain. Au quatrième trimestre 2017, les exportations américaines ont atteint le niveau le plus élevé jamais enregistré à 1,6 mb/j.

Cette transformation de l’industrie d’extraction de pétrole a été rendue possible par, d’une part, l’approche libérale des autorités pour l’octroi de licences d’exploration et, d’autre part, par les progrès remarquables des producteurs en matière de baisse des coûts et de gains de productivité. Selon l’agence Rystad Energy, le prix de revient des plateformes en production («wellhead breakeven price» ou BEP) est passé de plus de 70 dollars par baril en 2013 à moins de 40$ en 2017. Le prix de marché du brut américain ayant dépassé 60$ depuis début 2018, en hausse de plus de 50% depuis juin dernier, on comprend mieux l’importance des investissements dans le secteur.

La hausse du prix du pétrole depuis ses plus bas de début 2016 s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs.

  • Tout d’abord, l’expansion synchrone des principales économies internationales est synonyme d’une demande de carburant en hausse. Les dernières enquêtes de confiance auprès des chefs d’entreprise laissent penser que la Banque mondiale a eu raison de récemment relever ses prévisions de croissance pour 2018.
  • Ensuite, les baisses de production décidées par l’Opep et d’autres producteurs importants comme la Russie ont été assez largement suivies. Et fin novembre, les différents signataires ont reconduit leur accord de réduire la production d’un total de 1,8 mb/j pour neuf mois supplémentaires. De plus, les exemptions accordées au Nigéria et à la Libye ont été abrogées.
  • Par ailleurs, certains producteurs majeurs ont enregistré des baisses de production conséquentes. Par exemple, la crise économique que traverse le Venezuela a lourdement impacté son industrie pétrolière: la production est passée de 2,9 mb/j début 2014 à 1,6 mb/j fin 2017, le niveau le plus bas depuis les années 1980.

Toutefois, ces éléments n’ont pas permis de corriger l’excédent de production par rapport à la demande de pétrole (cf. graphique 2). Ainsi, les stocks mondiaux de brut de 2,91 milliards de barils restent très nettement au-dessus de leur moyenne historique: selon l’EIA, ils représentent environ 62 jours de demande de pétrole, contre 57 jours il y a cinq ans.

Graphique 2. Pétrole: la demande dépasse l’offre

Millions de barils/jour, moyenne sur trois mois

L’explication principale de cet excès d’offre par rapport à la demande est fournie par le dynamisme de la production américaine. Depuis les premières négociations entre l’Opep et la Russie à Alger en septembre 2016, la production américaine a progressé de 1,5 mb/j, gommant une part significative de la réduction de production qui a été décidée.

En conclusion, l’émergence rapide de la production de pétrole de schiste aux États-Unis a créé un choc de l’offre qui a bouleversé le marché mondial. Nous tablons sur une poursuite de la hausse de cette production en 2018, ce qui devrait finir par faire tasser le prix du brut, dont le niveau devrait tendre vers 62$ le baril d’ici à début 2019.