Pascal Delwit, politologue à l’ULB

La «quasi-disparition» de la social-démocratie

05 Juillet 2017 Interview par Camille Frati
Pascal Delwit, politologue au sein du Centre d’étude de la vie politique (Cevipol) à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste des partis de gauche en Europe.
Pascal Delwit, politologue au sein du Centre d’étude de la vie politique (Cevipol) à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste des partis de gauche en Europe. (Photo: Maison Moderne)

Des Pays-Bas à l’Allemagne, du Royaume-Uni à la France, la famille social-démocrate européenne joue son avenir en 2017, une année électorale chargée. Paperjam a sollicité l’analyse de Pascal Delwit, politologue au sein du Centre d’étude de la vie politique (Cevipol) à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste des partis de gauche en Europe.

Monsieur Delwit, la social-démocratie semble enchaîner les déconvenues en Europe. Est-ce un mal général?

«En termes de performances électorales et d’adhérents, on observe qu’effectivement la situation de la social-démocratie est très mauvaise. En période de paix et de démocratie, c’est quasiment la situation la plus mauvaise qu’elle ait connue depuis sa création, malgré quelques exceptions comme le Parti travailliste maltais, qui vient de gagner les élections en améliorant son score.

On observe un affaiblissement tendanciel en Scandinavie, dans certains pays du centre de l’Europe, en Autriche, en Allemagne, au Grand-Duché de Luxembourg et en Belgique. Vous avez aussi des catastrophes comme le cas islandais, où le Parti social-démocrate s’est retrouvé à 6%, ou plus récemment encore le cas néerlandais, où le PvdA est passé de 25 à 5%. En Grèce, le Pasok a dégringolé de 40% à 5%. La social-démocratie est dans une situation de quasi-évaporation du système politique dans ces pays. Il y a aussi d’autres affaiblissements très marqués, comme en Espagne, où le PSOE est aujourd’hui à 22% des voix alors que son étiage normal se situe à peu près à 40% des voix. En France, le candidat à l’élection présidentielle n’a atteint que 7% des voix, et les élections législatives ont été tout aussi catastrophiques.

Comment comprendre cette déroute généralisée?

«Le retournement socio-économique des années 1970 et du début des années 1980 a profondément affecté la famille social-démocrate. Il y a eu la crise économique, le développement dans les années 1980 de la vague néolibérale, et donc le recul important de l’intervention de l’État dans les affaires économiques dans à peu près tous les pays. Il faut ajouter le nouvel âge de la globalisation qui fait que, progressivement, l’agencement sur lequel s’appuyaient les partis sociaux-démocrates – une croissance économique relativement soutenue, des relations sociales relativement apaisées, une action institutionnelle dans le Parlement et au gouvernement et une action extra-institutionnelle pilotée par l’organisation syndicale – s’est défait petit à petit.

La famille social-démocrate s’est aussi trouvée confrontée à une inversion du climat idéologique, devenu beaucoup plus défavorable à la gauche et de manière spécifique à la famille socialiste, ainsi qu’au dessaisissement – consenti – des prérogatives nationales au profit d’organisations comme l’UE qui n’agissent pas dans une logique permettant facilement de créer les mêmes rapports de force qu’au niveau national.

En période de paix et de démocratie, c’est quasiment la situation la plus mauvaise que la social-démocratie ait connue depuis sa création.

Pascal Delwit, politologue, Centre d’étude de la vie politique

Et puis la base sociale historique de la social-démocratie, la classe ouvrière, a subi un déclin sociodémographique très important dans les pays européens avec une nouvelle répartition internationale du travail, la délocalisation de pans entiers de l’industrie européenne vers le Sud-Est asiatique par exemple. Les citadelles ouvrières ont également disparu.

Au-delà de ces tendances longues, il y a encore quelques éléments à plus court terme, et en premier lieu la crise économique et financière. La famille socialiste aujourd’hui n’a plus, aux yeux de segments électoraux et sociodémographiques clairs, une valeur ajoutée telle qu’on puisse ou qu’il faille voter pour elle. Même pire: elle apparaît comme complètement inutile, c’est-à-dire que les classes populaires salariées qui votent encore occasionnellement pour elle s’estiment sinon trahies, du moins insatisfaites au terme des législatures et elle est durement sanctionnée. C’est ce qui vient de se passer aux Pays-Bas: le PvdA, dont la ligne d’étiage était à 25-30%, se retrouve à 5%. Même chose en Grèce et Espagne avec le gouvernement Zapatero, qui a été le point nodal de l’affaiblissement considérable du PSOE.

La percée de la gauche radicale traduit-elle cette déception de l’électorat face à la social-démocratie?

«C’est une des indications de ces dernières années. On observe déjà une forme de sortie du jeu électoral par l’abstention, voire en amont, dans les pays où c’est nécessaire, par la non-inscription sur les listes électorales. Si vous regardez le deuxième tour de l’élection présidentielle en France, qui est supposée être l’élection la plus importante, vous avez 12% d’électeurs non inscrits, 30% d’abstentionnistes et 4 à 5 millions de bulletins blancs et nuls. Soit autant de personnes que celles qui ont voté pour Emmanuel Macron au deuxième tour.

Le vote se déplace effectivement parfois vers les partis de la gauche radicale – ça s’est clairement observé en Grèce, en Espagne, en Islande dans une certaine mesure, en France aussi à l’élection présidentielle, même s’il faut être prudent en raison d’un effet ‘vote utile’ qui a joué pour l’électorat de gauche. Vous avez également des effets de translation vers la droite radicale – regardez en France la bordure septentrionale du pays, traditionnellement à gauche, devenue territoire du Front national. C’est partiellement clair aussi aux Pays-Bas et en Suède.

Que doit faire la gauche européenne pour retrouver un intérêt aux yeux des électeurs? 

«Son défi est assez simple et en même temps extrêmement compliqué. Son défi, c’est d’exister aujourd’hui. Quand vous regardez au niveau macro-politique, vous observez une tendance tellement nette à l’affaissement que s’il n’y a pas un mouvement, elle est tout simplement menacée de ne plus exister avec une force politique substantielle.

Après, ce qui est aujourd’hui au cœur de la crise de la social-démocratie, c’est la question de son identité. Quel est l’objectif principal de la famille socialiste et social-démocrate quand elle se présente aux électeurs et quand elle est dans l’exercice des politiques publiques? De sa naissance à la fin du 19e siècle jusqu’aux années 1970-1980, c’est essentiellement une famille réformiste qui travaille pour faire advenir des avancées sociales au bénéfice des catégories populaires salariées, principalement la classe ouvrière. Elle n’exerce plus cette capacité pour des raisons idéologiques, économiques ou politiques. Comment peut-elle de nouveau incarner une famille politique de défense des catégories populaires, et singulièrement des catégories populaires salariées, dans une alliance par exemple avec les classes moyennes salariées?

Au Luxembourg, on observe aussi ce tiraillement du LSAP entre une ligne assez traditionnelle dans le Sud, et une autre qui s’affranchit de ses racines, incarnée par le vice-Premier ministre Étienne Schneider 

«Le LSAP a aussi été touché par les évolutions, notamment le déclin très marqué de la sidérurgie, à travers effectivement une oscillation entre une aile plutôt ouvrière et proche du monde syndical et une ligne plus ‘classes moyennes’ et libertaire. La reformulation contemporaine de l’identité socialiste autour d’un profil qu’on pourrait qualifier de ‘bobo’ ou de libéral-libertaire est une possibilité. Mais quelle est alors la valeur ajoutée du LSAP par rapport à Déi Gréng par exemple, ou même dans une certaine mesure au DP? De même pour les socialistes néerlandais par rapport à Democraten 66 ou à GroenLinks. En Belgique néerlandophone, les Verts sont quasiment au niveau des socialistes et on voit bien que d’élection en élection, il y a des effets de translation entre ces deux partis.

Royaume-Uni, France, Allemagne et Italie: c’est une année électorale à haut risque pour la social-démocratie… 

«Ce sont des rendez-vous cruciaux pour ces quatre pays, sans oublier la Pologne et l’Espagne où le PSOE vient de réélire son leader, mais est clairement en crise. Dans une certaine mesure, les six grands pays de l’UE révèlent un peu les cas de figure possibles pour la social-démocratie: sa quasi-disparition en Pologne, son affaissement considérable en Espagne, les questions qui se posent en Italie (avec un Parti démocrate affaibli) et en Allemagne (où le SPD enchaîne les déconvenues aux élections régionales, ndlr), et la grande lessiveuse en France. Au Royaume-Uni, le Labour a sauvé la mise par rapport à ce qui lui était annoncé et Jeremy Corbyn a marqué dans cette élection. Mais le Labour reste dans l’opposition en dépit d’une prestation catastrophique de Theresa May.

Tant que la famille socialiste n’aborde pas frontalement la question de son identité à l’échelle des différents partis et du groupe au Parlement européen, tant qu’elle ne l’éprouve pas dans les politiques publiques, il n’y a aucune raison que la dynamique change. La question doit être progressivement tranchée, parce qu’à force de ne pas trancher, fatalement les électeurs tranchent pour vous.»