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La place financière et son passé sous scellés

aujourd'hui Par Camille Frati
C2DH
Le discrédit jeté sur la Place par les scandales planétaires LuxLeaks et Panama Papers confine à la pudeur et aux propos sur la défensive de ceux qui l’ont connue et bâtie, comme Luc Frieden, Marie-Jeanne Chèvremont-Lorenzini et Georges Heinrich. (Photo: Nader Ghavami)

Le C2DH, nouveau centre interdisciplinaire de l’Uni dédié à l’histoire contemporaine et digitale, clôturait son cycle de conférences-débats jeudi dernier avec une édition consacrée à l’histoire de la place financière. L’occasion de jeter un regard décalé sur la Place, même si la défensive reste de mise.

Après la narration historique à l’ère digitale et l’ombre de la Deuxième Guerre mondiale, le dernier rendez-vous du C2DH avec le public s’est tenu dans le cœur historique de la Place, boulevard Royal, dans les locaux de la Banque de Luxembourg.

Une conférence-débat baptisée «Glocal histories of finance» par son coordinateur, Benoît Majerus, professeur à l’Uni et responsable de la section «histoire européenne du 20e siècle» au sein du C2DH, en écho aux événements à la fois très inscrits dans un lieu et globaux. «C’est un sujet sur lequel le C2DH veut mettre la priorité dans ses recherches pour les quatre prochaines années», souligne l’historien.

Sur scène, trois figures de la Place – Marie-Jeanne Chèvremont-Lorenzini, managing partner de PwC entre 1987 et 2007 et aujourd’hui administratrice indépendante; Luc Frieden, ancien ministre de la Justice, du Trésor et des Finances, aujourd’hui avocat chez Elvinger Hoss et président des conseils d’administration de la Bil et du groupe Saint-Paul; Georges Heinrich, ancien haut fonctionnaire du ministère des Finances devenu secrétaire général de la Banque de Luxemborug – et un historien suisse, Thibaud Giddey, dont la thèse à l’Université de Lausanne revient sur l’histoire de la surveillance bancaire en Suisse.

Quand j’étais jeune avocat, tous les fiscalistes allaient à l’Administration des contributions directes en toute transparence afin d’évoquer la situation de leur client.

Luc Frieden, avocat et ancien ministre

Dans la salle, des historiens, des avocats, des hauts fonctionnaires, comme Georges Schmit et d’autres personnes attirées par le sujet. Notamment le recteur démissionnaire Rainer Klump, qui avait accompagné avec enthousiasme la création du C2DH.

«Il est essentiel de comprendre l’Histoire à travers des événements qui sont vus différemment aujourd’hui», souligne en préambule Luc Frieden, citant les déferlantes LuxLeaks et Panama Papers, des «scandales» qui ne l’étaient pas dans le passé. «Quand j’étais jeune avocat, tous les fiscalistes allaient à l’Administration des contributions directes en toute transparence afin d’évoquer la situation particulière de leur client. Et en 2013-2014, c’est comme si tout le monde découvrait cela.»

Histoire de dépoussiérer le genre, le modérateur et journaliste Bernard Thomas (d’Lëtzebuerger Land), avait imaginé avec Benoît Majerus interpeller ses interlocuteurs sur des archives visuelles ou sonores – une citation du rapporteur de projet de loi instaurant la fameuse holding 29, l’interview du responsable du Commissariat aux banques en 1972, des extraits de bilans de banques dans les années 1970, ou encore la photo du Megadoc, emblématique des avancées technologiques majeures dans le secteur financier.

S’il n’y a pas de textes, personne ne peut les contourner.

Citation du commissaire aux banques en 1972

L’occasion de rappeler certains souvenirs, mais aussi de défendre le modèle luxembourgeois et son histoire. En particulier pour Luc Frieden, qui insiste, à propos de la holding 29, sur l’idée «extrêmement intelligente d’attirer les capitaux étrangers dans un petit pays», et «le cadre fiscal est un des facteurs pour développer l’économie dans une perspective internationale». Georges Heinrich renchérit: «On ne voit pas là d’intention de nuire ou de mener une concurrence fiscale déloyale.»

Rires dans la salle à l’écoute du commissaire aux banques défendant en 1972 une «législation bancaire relativement courte» qu’il «ne voul[ait] pas étendre davantage pour donner la possibilité de procéder de manière plus souple», suivant le principe que «s’il n’y a pas de textes, personne ne peut les contourner».

«Nous avons connu une grande époque où le régulateur était un partenaire, avec lequel avocats, banques et réviseurs travaillaient de concert pour faire en sorte d’avoir une Place régulée, mais qui favorisait le développement du business», commente Marie-Jeanne Chèvremont-Lorenzini.

La réglementation a supplanté l’autorégulation

«On ne parle pas de privatisation mais de minimalisme en termes de formalisme et de réglementation», précise M. Heinrich, mettant en exergue que «d’autres règles, plutôt informelles, encadraient la profession». Une autorégulation qui a connu ses limites dans les années précédant la crise de 2008, avec des acteurs «essayant d’être créatifs, parfois à outrance».

«Le cadre devient de plus en plus réglementé, mais je me demande si les gens étaient moins bien protégés ou les activités économiques plus agressives à l’époque», acquiesce Luc Frieden.

Place aux thèmes plus sociaux, de la féminisation du salariat à l’évolution des qualifications requises dans le secteur financier. «Il ne faut pas perdre de vue que la Place s’est beaucoup faite avec des personnes venues de l’extérieur», remarque Marie-Jeanne Chèvremont-Lorenzini. «On tenait à avoir des Luxembourgeois aux différents niveaux, puis on a recruté sans nécessairement embarquer les Luxembourgeois. Résultat: aujourd’hui, les activités financières emploient essentiellement des non-Luxembourgeois.»

Personne avant ne disait ‘nous ne voulons pas profiter de vos bénéfices’!

Georges Heinrich, ancien haut fonctionnaire du ministère des Finances et secrétaire général de la Banque de Luxembourg

Cette dissociation entre le secteur montant de l’économie et la société luxembourgeoise est devenue «flagrante au moment de la crise financière 2007-08 et des discussions sur les plans sociaux», se souvient Georges Heinrich. «Les syndicats disaient, comme dans les autres pays, ‘nous ne voulons pas payer pour votre crise’, alors que pendant des décennies, les gens ont profité de l’essor de la Place, qui a permis au Luxembourg de développer un niveau de vie spectaculaire. Personne avant ne disait ‘nous ne voulons pas profiter de vos bénéfices’!»

Autant d’aspects que les chercheurs du C2DH sont déterminés à décortiquer dans les prochaines années au détour d’une histoire financière, économique, mais aussi sociale de la Place. Ils se heurtent toutefois déjà à un écueil majeur: la difficulté d’accès aux documents de l’époque. Le ministère des Finances conserve certes des archives depuis 1945 – sept niveaux –, mais elles n’ont jamais été inventoriées. «On écrit très peu dans la carrière publique», déplore M. Frieden. «Il n’existe pas de minutes des conseils écofin ou de l’Eurogroupe. Les historiens de demain sauront peu pourquoi telle décision a été prise.» Le travail historique devra déterminer si certains protagonistes ont gardé des notes personnelles et se fonder par ailleurs sur leurs souvenirs.

‘Was ich nicht weiss, macht mich nicht heiss’ (ce que je ne sais pas ne me tracasse pas).

Georges Heinrich, ancien haut fonctionnaire du ministère des Finances et secrétaire général de la Banque de Luxembourg

Du côté des institutions financières, les archives doivent bel et bien exister, sans pour autant être évoquées lors des réunions de direction. Ainsi, Georges Heinrich, secrétaire général de la Banque de Luxembourg depuis 2014, a concédé ne pas savoir où se trouvaient les archives de celle-ci… «Et par nature, l’activité bancaire au Luxembourg est moins documentée», ajoute-t-il pudiquement. «Comme on dit en allemand: ‘Was ich nicht weiss, macht mich nicht heiss’ (ce que je ne sais pas ne me tracasse pas).»

C’est là que les impératifs économiques et financiers peuvent entraver le travail des historiens, même si, le rappelle Andreas Fickers, directeur du C2DH, «les historiens ne jugent pas». Ils auront fort à faire pour en convaincre leurs interlocuteurs afin de livrer une histoire de la place financière fidèle à la réalité.