Argent comptant

«Je n’ai pas choisi le luxe»

29 Septembre 2018 Par Jean-Michel Lalieu
Maurice Léonard devant «son» rayon chez un opticien de Luxembourg-ville.
Maurice Léonard devant «son» rayon chez un opticien de Luxembourg-ville. (Photo: Edouard Olszewski)

Tous les mois, dans Paperjam, une personnalité influente du Grand-Duché se livre à notre interview «Argent comptant». Au tour ce mois-ci de Maurice Léonard, fondateur et PDG de Gold & Wood.

Patience et plaisir

Votre devise 
en matière d’argent?

«'Le meilleur argent est celui qu’on ne dépense pas'. Si j’ai envie de quelque chose un jour, j’attends le lendemain. Je prends le temps de réfléchir. Je veux être certain de l’utilité ou du désir puissant d’obtenir cet objet. Si ce désir puissant persiste, alors on peut se faire plaisir. Trop de gens achètent des choses qui ne leur servent jamais à rien.

La première fois 
où vous avez pu vous offrir quelque chose 
dont vous rêviez?

«Ma première Mercedes, j’avais 44 ans. Rouler en Mercedes était un rêve d’enfant. Depuis, j’achète toujours cette marque. Mais je ne suis pas un passionné de voitures.

Y a-t-il des choses pour 
lesquelles vous ne regardez pas à la dépense?

«Non, je suis toujours assez regardant. Je suis un fils de la terre, fils de paysan. 
Par contre, j’ai beaucoup 
de rêves, il en faut, même si je sais que je ne les réaliserai pas. J’aimerais m’offrir un très beau voyage d’un mois avec mes enfants. On le fait, mais dans les Vosges. C’est déjà une partie du rêve.

Le monde du luxe

Pourquoi avoir opté pour le luxe?

«Je n’ai pas choisi le luxe. Mon but était de fabriquer un produit d’une qualité sans faille avec des matériaux triés sur le volet et un personnel qui ait le temps d’en faire quelque chose d’unique. Il n’a jamais été question de prix. Mais, 
évidemment, étant donné les différents coûts, au final, le produit est cher.

Tim Cook ou Meghan Markle, entre autres 
personnalités, portent vos lunettes. Quel effet cela vous fait?

«C’est d’abord de la reconnaissance. Toute l’équipe en est très fière, mais nous n’en faisons pas une obsession. Je pense qu’ils les portent parce que ce sont de beaux objets et qu’elles sont sans marque. Nous réalisons de beaux produits pour des gens qui veulent juste se faire plaisir. C’est de l’hédonisme, pas du luxe. Ils n’ont pas besoin que ce soit validé par une marque.

Philosophe

La réussite matérielle peut-elle faire peur?

«Peut-être. Mais surtout, 
je ne suis pas obsédé par cela. Je n’envie nullement mes clients qui ont certainement des niveaux de vie largement supérieurs au mien. Moi, je veux pouvoir assouvir un confort raisonnable. Mes enfants ne se souviendront pas de moi pour le nombre de smartphones que je leur ai offerts, mais pour ce que nous avons fait ensemble.

Avez-vous connu des 
problèmes financiers?

«Fréquemment. En tout cas, depuis que j’ai commencé à lancer des entreprises, un peu avant la trentaine. Je continue à devoir bien regarder à la dépense, reporter des investissements. C’est surtout 
au niveau professionnel, 
mais devoir faire attention 
en permanence impacte 
l’esprit d’une vie.

Le prix de certains biens vous dérange-t-il ?

«Je ne vois aucun problème à ce que des produits uniques n’aient pas de prix. Ça fait tourner l’économie et cela permet à certains de satisfaire leur goût pour certaines passions.

Investir… ou pas

Vous investissez 
à titre privé?

«J’ai investi dans des immeubles, en Espagne, à Miami, 
à Luxembourg, mais j’ai tout revendu. Ma société exigeait que je réinvestisse dedans. Aujourd’hui, je ne suis pas certain que je resterai éternellement propriétaire d’une maison. Toutes ces propriétés étaient une charge psychologique et de gestion. Quand 
on est locataire, on peut aller n’importe où. Mais si un jour je dois à nouveau investir, 
ce sera quand même dans l’immobilier. C’est ce qui 
me paraît le plus sûr.

Donnez-vous à 
certaines associations?

«Oui, mais à de petites associations gérées par des gens que je connais. J’en ai aidé une qui menait des projets au Burkina Faso, j’étais sûr à 100% que l’argent y arriverait. D’ailleurs, dans la liste des projets qu’il me reste à faire dans la vie, j’aimerais moi aussi aller là-bas, m’arracher les doigts à les aider à construire quelque chose. Donner 500 euros, c’est trop facile. Je veux 
donner de moi. Mais en 
attendant, ça les aide.

Théorie monétaire

Un objet dont vous ne vous séparerez jamais?

«Un ouvre-lettres en bois fait à la main que mon père m’a ramené du Mali. Et une tasse que ma fille, aujourd’hui âgée de 32 ans, avait décorée pour moi quand elle avait 6 ans. Je bois mon café tous les jours au bureau dans cette tasse marquée ‘papa’ [rires]. Mais pour le reste, je ne suis pas attaché aux objets.

Vous n’êtes pas 
matérialiste…

«Globalement, l’argent ne m’intéresse pas. Je veux juste pouvoir bien vivre avec ma famille. Je n’aiderai pas mes enfants en leur donnant des millions. De toute façon, l’argent, selon moi, c’est terminé. On en inonde le marché en faisant tourner la planche à billets, mais il n’y a plus de couverture derrière, comme l’était auparavant l’or pour le dollar. Je pense que l’argent est amené à disparaître, on devra trouver autre chose. En tout cas, 
je n’aurais aucun plaisir à avoir un million en cash sur un compte en banque.»