#Femaleleadership

«Je faisais un peu plus que ce qu’on me demandait»

05 Juillet 2018 Par Audrey Somnard
Laurence Zenner ne s’imaginait pas devenir directrice, «je n’avais pas du tout ces ambitions, je ne me l’imaginais tout simplement pas».
Laurence Zenner ne s’imaginait pas devenir directrice, «je n’avais pas du tout ces ambitions, je ne me l’imaginais tout simplement pas». (Photo: Maison Moderne)

À travers la série #FemaleLeadership, des femmes du monde économique évoquent leur parcours et leur position-clé dans chacun de leur secteur d’activité. Aujourd’hui, Laurence Zenner, directrice de CFL Cargo.

Cette ingénieure civile s’est imposée naturellement dans un univers masculin. De chef de projet à directrice, Laurence Zenner a mené sa carrière avec passion et en privilégiant le travail d’équipe.

Madame Zenner, vous êtes devenue ingénieure civile, un monde encore très masculin, comment l’avez-vous vécu?

«J’ai fait des études d’ingénieur civil à Liège et nous étions 10% d’étudiantes, je pense, mais j’étais passionnée de maths et de physique, ça me paraissait naturel de prendre cette voie, celle des sciences appliquées. J’ai travaillé ensuite quatre ans chez un constructeur de halls métalliques, au sein du département Recherche & Développement. Puis je suis entrée aux CFL pour la partie génie civil, en tant que chef de projet et représentante du maître d’ouvrage.

La grande majorité des équipes étaient des hommes. À part les projets avec des architectes qui étaient relativement mixtes, une femme sur un chantier, c’était encore un peu exotique. Il faut insister un peu plus, mais on a aussi peut-être d’autres méthodes pour confirmer sa position. Mais je n’ai jamais vraiment vécu le fait d’être une femme comme un désavantage.

Comment expliquez-vous votre ascension au sein des CFL?

«J’ai toujours eu une approche assez ouverte, mais je faisais toujours un peu plus que ce qu’on me demandait. Et tant qu’on me laissait des latitudes, je le faisais, dans un esprit de proactivité. J’ai eu la chance d’avoir des collègues et supérieurs hiérarchiques qui m’ont soutenue dans cette démarche.

Je ne viens pas d’une famille où l’on vous met ce genre d’idées en tête dès le berceau.

Laurence Zenner, directrice de CFL Cargo

Est-ce que vous avez bénéficié du soutien d’un mentor au cours de votre carrière?

«Ils ont assisté et m’ont soutenue dans mon parcours. Déjà à mon entretien d’embauche aux CFL, c’était très amusant, car le courant est tout de suite très bien passé avec mon chef direct. Malgré qu’il soit parti du groupe CFL, nous sommes toujours en contact, c’est plus de l’amitié qu’une relation professionnelle. C’était une chance que cela fonctionne bien. Le courant passait bien avec le chef de service de l’époque, il est à la retraite également.

Vous aviez l’ambition de devenir directrice un jour? C’était dans votre plan de carrière?

«Je n’avais pas du tout ces ambitions, je ne me l’imaginais tout simplement pas. Je ne viens pas d’une famille où l’on vous met ce genre d’idées en tête dès le berceau. J’ai grandi dans un milieu relativement protégé, où mon père cheminot ramenait un salaire sûr, je m’en suis rendu compte quand j’étais étudiante à l’étranger.

Ma mère me voyait plutôt comme pharmacienne, mais ça ne m’intéressait pas. Ils ont soutenu mon projet de faire des études, mais ils étaient sceptiques quant à opter pour l’ingénierie. Ils se disaient que ce n’était pas un métier de femme. J’ai donc réalisé ma première année au Luxembourg pour leur prouver ma motivation. Mais ils m’ont toujours soutenue par après, notamment avec l’organisation de la famille et les enfants.

En 2014, on vous propose le poste de secrétaire général des CFL, comment avez-vous réagi?

«J’ai réfléchi, car ce n’était pas en ligne avec mes études et ce que j’avais fait avant. Mais par après, je me suis dit que c’était une opportunité, une valorisation, donc j’ai accepté.

C’est un challenge du quotidien.

Laurence Zenner, directrice CFL Cargo

En 2017, on vous propose alors le poste de directrice de CFL Cargo...

«Là, j’ai encore plus réfléchi, ça m’a pris environ deux semaines. Sans me précipiter, j’ai décidé d’accepter. C’était la seule partie qui manquait dans le puzzle, car je suis passée par tous les départements de la société!

On m’a laissé du temps pour réfléchir, à chaque fois sans pression.

Ce n’est pas une décision que l’on prend seule, j’imagine...

«Non, bien sûr, ma carrière fait partie d’un projet commun. Mon mari est associé d’une petite entreprise, nous sommes tous les deux passionnés par notre métier. Nous nous organisons en conséquence. Il part plus tôt le matin, moi j’emmène le petit à l’école, et c’est lui qui rentre plus tôt le soir à la maison, car il a la possibilité de pouvoir travailler de la maison. Moi, j’essaie de faire mon travail du bureau et, durant le week-end, on essaie que la vie de famille tourne autour des enfants. En semaine, nous avons engagé quelqu’un pour s’en occuper. Il faut déléguer et trouver la bonne personne.

Ce qui rend les choses plus faciles, c’est la compréhension mutuelle. Nous avons tous les deux des responsabilités. Chez nous, c’est équilibré, pas comme les couples plus traditionnels où l’homme a un poste à responsabilités pendant que la femme travaille à mi-temps. C’est un challenge du quotidien, bien entendu, il faut trouver des solutions rapidement, et là mon mari en tant qu’indépendant est plus flexible que moi.

Difficile d’arriver à ce stade sans soutien de la famille et des proches, vous êtes d’accord?

«Oui, le soutien de mon mari est indéniable, mais mes parents ont également joué un grand rôle. Jusqu’à ce que ma fille entre au lycée l’année dernière, mes parents se sont beaucoup occupés d’elle. Ils sont aujourd’hui trop âgés pour s’occuper du petit, mais ils ont fortement aidé dans l’éducation de ma fille. Sans ce genre de soutien, cela ne marche pas.

Ma mère m’a toujours dit de faire des études pour devenir indépendante.

Laurence Zenner, directrice CFL Cargo

Est-ce que vous êtes sensible à la question des genres dans votre politique de recrutement?

«Nous recrutons tout d’abord les bons profils, sans frein ni incitation, et sans quotas. Je pense qu’on peut y arriver sans quotas, même si cela prend un peu de temps. Quand je regarde l’équipe recrutement de la société mère, elle est 100% féminine. Les ressources humaines ont opéré un revirement très fort. Que ce soit en QSE, RH, finances, communication, cela se féminise. Mais même dans les domaines plus transversaux. Avec la directrice stratégique, nous sommes 2 femmes sur 10 à la direction des activités fret, on s’entend très bien et on s’entraide. 

De plus en plus d’hommes prennent des congés parentaux, c’est le cas parmi nos conducteurs de train, par exemple. Ça commence à s’équilibrer de ce côté-là. Par contre, le temps partiel est toujours l’apanage des femmes. Si les salaires sont à niveau, la question du temps partiel ne se pose pas, car il n’y a plus de grosses différences entre les salaires des conjoints.

Qu’est-ce que vous préconisez pour qu’il y ait plus de femmes à votre niveau de responsabilités?

«C’est d’un côté lié au caractère et à l’éducation à la maison, est-ce qu’on vous freine ou on vous soutient, est-ce qu’on met de la valeur dans l’éducation? Est-ce que dans une famille on accorde autant d’importance à l’éducation des filles que des garçons? Dans quel rôle est-ce qu’on pousse la femme, surtout si elle devient mère. J’avais des discussions à ce sujet avec mes parents. Ma mère est restée à la maison pour s’occuper de ses enfants. Elle a pu me reprocher de ne pas passer assez de temps avec mes enfants... Ça m’est arrivé de culpabiliser quand j’étais en déplacement et qu’ils étaient malades, par exemple.

Je pousse ma fille à l’indépendance, ce que ma mère a fait aussi paradoxalement puisqu’elle était femme au foyer. Mais elle m’a toujours dit de faire des études pour devenir indépendante. C’est ce que j’inculque à mes deux enfants.»

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