Grande interview d’Étienne Schneider (2/2)

«J’ai toujours pratiqué le franc-parler»

24 Septembre 2018 Par Matthieu Croissandeau et Thierry Raizer
Après avoir transformé le ministère de l’Économie en «superministère», Étienne Schneider souhaite réformer le reste du gouvernement.
Après avoir transformé le ministère de l’Économie en «superministère», Étienne Schneider souhaite réformer le reste du gouvernement. (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

Étienne Schneider réussira-t-il son pari? L’homme fort du LSAP croit dans les chances de sa formation de se maintenir au pouvoir et nourrit l’espoir personnel d’endosser le rôle de Premier ministre. Passé le bilan de la coalition dont il salue l’action, le ministre de l’Économie sortant veut prouver qu’il a une vision pour un État dont la générosité rime forcément avec croissance. Retrouvez la première partie de cette grande interview ici.

Monsieur Schneider, vous appelez à une nouvelle réforme fiscale. Celle de 2017 n’était-elle pas suffisante? 

«Les finances publiques nous permettent d’aller plus loin que la réforme de 2017 pour cibler les catégories les moins favorisées. Pourtant, le salaire minimum ne doit plus être taxé, les monoparentaux doivent être traités de façon préférentielle. La classe 1A doit aussi être supprimée. La dernière législature était là pour rétablir les finances publiques, retrouver la croissance économique et pour diminuer le chômage. La prochaine législature sera celle de la redistribution pour combler davantage le fossé entre les riches et les pauvres et diminuer le risque de pauvreté auquel certaines catégories de personnes sont exposées. 

Quelles seront les mesures à destination des entreprises dans la nouvelle réforme fiscale?

«Je ne vois pas de nécessité de prendre des mesures pour les entreprises. Leur charge fiscale est bien en dessous du taux d’affichage. D’un point de vue marketing, ce serait évidemment bien mieux d’avoir un taux d’affichage plus bas. On peut le faire, mais alors il faut enlever certains abattements dont peuvent bénéficier les entreprises. Or, ces abattements nous permettent d’orienter les investissements dans l’un ou dans l’autre secteur économique. Et si on parle d’une croissance accompagnée, alors il faut se laisser des instruments fiscaux de ce type. 

Craignez-vous pour la pérennité du projet Spaceresources.lu? 

«Le ministre qui ne poursuivrait pas ce dossier le regretterait et ce serait une catastrophe. Auriez-vous cru, il y a deux ans lorsque j’ai lancé ce projet, qui nous serions à un tel stade d’avancement? Nous avons lancé l’agence spatiale luxembourgeoise, le fonds d’investissement dédié aux activités spatiales est en train de se concrétiser, nous avons 150 entreprises dans le pipeline pour coopérer ou s’installer au Luxembourg. J’ai engagé davantage de personnel au ministère pour développer ce secteur. Freiner toutes ces activités serait tout simplement con.


(Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

Spaceresources.lu représente un virage aussi important que celui qu’a pris le Luxembourg dans les années 70 avec la place financière?

«Difficile à dire maintenant, mais nous avons le potentiel. Lorsque j’ai repris le ressort de l’économie en 2012, je me suis rendu compte que mes collègues européens misaient sur les mêmes secteurs que nous. J’ai pensé qu’il fallait trouver un autre secteur que les autres n’avaient pas encore sur leur radar. Avec l’exploration et l’utilisation de ressources spatiales, nous pouvons à nouveau nous distinguer à l’international comme pionnier. 

Le logement est une problématique que le gouvernement n’a pas résolu. Est-ce une déception?

«Oui, mais ça ne m’étonne pas. Nous avons tout de même doublé la construction de logements durant la législature. Là aussi, cela prend du temps. On ne pourra pas se permettre de diminuer les prix du logement au risque de se trouver face à des particuliers qui auront des emprunts importants à rembourser pour leur immeuble, mais en même temps, leur bien perd en valeur d’un jour à l’autre. Il faut, en revanche, éviter qu’il y ait des hausses annuelles des prix de l’immobilier entre 6 et 8%, c’est inacceptable. 

Nous devons aussi revoir les subsides que nous donnons pour acquérir un logement, car in fine, ils reviennent dans la poche des promoteurs. Nous devons effectuer une offensive sur les terrains, ouvrir les PAG. Là, on peut jouer sur la taxation. Cette responsabilité a été donnée aux communes, c’était une erreur. Le gouvernement doit reprendre cela en main. Je ne parle pas des familles qui veulent garder le terrain pour leur enfant, je pense aux promoteurs qui ont des centaine d’hectares et qui les gardent bien en attendant que les prix grimpent. D’un autre côté, la longueur des procédures représente un réel frein à l’augmentation de l’offre. Pour réussir, il faudrait que les ressorts du ministère de l’Intérieur, du Logement et de l’Aménagement du territoire soient réunis en une seule main.

Vous évoquiez les retraites comme ligne rouge. Que répondez-vous aux prévisions du Conseil supérieur des finances publiques indiquant un danger pour la soutenabilité du système à l’horizon 2040?

«Faisons déjà en sorte de rapprocher l’âge effectif du départ en retraite – 59 ans – à l’âge légal de 65 ans, et tout sera bon pour les 10 prochaines années. Nous devons avant tout agir sur 
l’employabilité des seniors via la formation, par des plans d’accompagnement plutôt que de recourir à la mise en retraite. Que se passera-t-il dans 40 ans? Franchement. Regardez comment le monde a changé depuis que Donald Trump a été élu. Un seul mec peut tout changer. Toutes ces vues et pronostics sur les prochaines décennies, à 30 ans voire plus, ont toujours été erronés. Donnez-m’en une seule qui a été juste.

Je trouve que beaucoup trop de ministres sont gestionnaires au lieu d’être visionnaires.

Étienne Schneider, Vice-premier ministre

Cela veut dire que la politique, c’est avant tout de la gestion?

«Je trouve que beaucoup trop de ministres sont gestionnaires au lieu d’être visionnaires. Quand je développe des secteurs, je suis visionnaire. Mais quand je pense à un éventuel mur dans lequel je pourrais rentrer dans 60 ans, je suis conservateur et je ne fais plus rien. Moi je développe l’économie, je mise sur les secteurs porteurs d’avenir pour être capable de faire perdurer la prospérité de ce pays. C’est la croissance qui fait en sorte que notre système de protection sociale soit viable à l’avenir. 

Ce n’est pas en limitant la croissance que cela sera possible. Les gens qui veulent limiter la croissance doivent dire en même temps quels investissements on ne veut plus faire, quelles taxes seront ajoutées, quel sera le niveau des retraites à l’avenir, quel sera le salaire social minimum, bref, quel sera le système social. Chaque point de croissance en moins signifie autant de centaines de millions en moins à dépenser. Et Claude Wiseler qui veut limiter la croissance tout en lançant un programme de construction de routes d’une dizaine de milliards d’euros, tout en diminuant la charge de la dette. On rigole ou quoi. On ne peut pas plaider en même temps pour une chose et son contraire...

C’est la deuxième fois que vous briguez le poste de Premier ministre. Qu’est-ce qui a changé chez vous en cinq ans?

«J’ai toujours pratiqué le franc-parler et j’ai appris qu’il n’est pas bien vu par les Luxem­bourgeois. Mais même si la vérité blesse, je n’ai rien changé sur ce point! Pour le reste, je remarque qu’il est très difficile de faire comprendre les sujets politiques souvent complexes aux gens et de retirer des bénéfices politiques des actions menées. Cela a toujours été notre problème en tant que partenaire junior d’une coalition.

Vous évoquiez le rappro­chement de certains ressorts ministériels. Voulez-vous revoir l’architecture gouverne­mentale si vous êtes nommé Premier ministre?

«Absolument. Je plaiderai même pour diminuer le nombre de ministres de manière radicale et travailler avec plus de secrétaires d’État. J’en ai fait l’ex­périence, nous avons fu­sionné deux ministères (Écono­mie avec Tourisme et Classes moyen­nes, ndlr) et j’ai eu une secrétaire d’État (Francine Closener, ndlr), également car j’ai repris la Défense et la Sé­­curité intérieure. Cela mar­che beaucoup mieux, car nous pouvons définir une politique économique uniforme et la décliner avec succès. Dans beaucoup de domaines, nous pourrions travailler de la sorte, pour que l’équipe en charge de ces ressorts ait un projet et qu’elle ait à en ré­pondre. Actuellement, vous avez toujours la possibilité de renvoyer la responsabilité à une autre administration.

Sur quoi se jouera la campagne? Étienne Schneider répond à Paperjam en vidéo en marge de cette interview: