Grande interview d’Étienne Schneider (1/2)

«Il faut pouvoir tourner la page»

24 Septembre 2018 Par Matthieu Croissandeau et Thierry Raizer
Le ministre de l’Économie ne veut pas entendre parler de limiter la croissance.
Le ministre de l’Économie ne veut pas entendre parler de limiter la croissance. (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

Étienne Schneider réussira-t-il son pari? L’homme fort du LSAP croit dans les chances de sa formation de se maintenir au pouvoir et nourrit l’espoir personnel d’endosser le rôle de Premier ministre. Passé le bilan de la coalition dont il salue l’action, le ministre de l’Économie sortant veut prouver qu’il a une vision pour un État dont la générosité rime forcément avec croissance. Première partie de la grande interview d’Étienne Schneider pour le numéro spécial législatives de Paperjam.

Étienne Schneider, vous êtes un des architectes de la coalition surprise de 2013. Avez-vous prévu une surprise pour 2018? 

«Nous allons tout faire pour gagner à nouveau les élections. Je pense aux responsables de mon parti, mais j’imagine que les responsables du gouvernement actuel vont tout faire pour défendre leur bilan et convaincre les gens que cette coalition a bien travaillé. Et pourquoi ne pas réélire les mêmes pour cinq années supplémentaires?

Cette coalition n’est donc pas morte…

«Elle n’est certainement pas morte! Les trois partis font campagne en se concentrant sur les sujets qui leur sont chers, c’est normal. Mais en tant que gouvernement, on peut défendre ensemble un bilan qui est positif. Je repense à tous ceux qui nous disaient en 2013 qu’ils ne voyaient pas d’avenir prometteur pour le Luxembourg. Je me souviens de discussions avec les représentants des Big Four et autres consultants renommés qui me disaient que la croissance ne dépasserait jamais plus les 2 ou 2,5%.

Ils ne pensaient pas non plus qu’on réussirait à diminuer le chômage en dessous de 7%. Ils ont tous eu tort! Nous avons réussi à rétablir les finances publiques, à diminuer le chômage – aux alentours de 5,5% –, à avoir une croissance qui avoisine voire dépasse les 4%. Il y a bien sûr eu une conjoncture positive, mais nous avons le triple des valeurs européennes. Je pense donc qu’il y a aussi une explication nationale dans cette réussite. L’opposition ne pourra pas dire le contraire: le pays est dans une situation meilleure qu’en 2013.

Comment expliquez-vous alors que les sondages ne vous donnent pas de meilleurs résultats?

«Les sondages n’ont jamais été justes par rapport au résultat final des élections. J’ai toutefois l’impression d’un renversement de la tendance. De plus en plus de monde prend conscience que ce gouvernement a bien travaillé et que l’on devrait pouvoir continuer à travailler. Les gens ne voient d’ailleurs pas d’alternative. 

Vous avez déjà rédigé entre vous un nouveau programme gouvernemental?

«Non. Il serait élaboré en cas de victoire sur base des trois programmes des partis.

Les trois programmes sont-ils compatibles?

«Certainement pas, je suis sûr qu’il y a des sujets que le LSAP veut réaliser dont les autres ne veulent pas, et vice versa. Les 38 heures par semaine n’enchantent pas le DP, pourtant cette mesure est chère au LSAP.

Si quelqu’un veut toucher autrement à ces trois sujets, on n’entre pas en coalition.

Étienne Schneider, vice-Premier ministre

Cette mesure est-elle un totem pour former un nouveau gouvernement?

«Pas celle-ci, mais nous en avons trois: qu’on ne touche pas aux retraites, que le salaire minimum soit augmenté de 100 euros net dès le 1er janvier 2019 et qu’on ne touche pas non plus à l’indexation. Si quelqu’un veut toucher autrement à ces trois sujets, on n’entre pas en coalition. 

Pourriez-vous envisager une coalition avec le CSV?

«Bien sûr. Même si les chrétiens-sociaux manquent d’alternatives politiques concrètes dans bon nombre de domaines, le CSV d’aujourd’hui n’est plus le CSV avec tous les scandales connus en 2013. Les principaux protagonistes, Jean-Claude Juncker et Luc Frieden, ne sont plus aux responsabilités. Il faut pouvoir tourner la page. Du reste, nous avions toujours bien travaillé avec le CSV. Enfin, la manière de faire de la politique a changé entre-temps. Ce ne sera plus cette forme de gouvernement avec un Premier ministre omniprésent qui décide de tout et des ministres dégradés au simple rang de collaborateurs. Je ne vois plus aucun ministre accepter une telle situation, même sous le CSV. Je ne vois d’ailleurs pas Claude Wiseler en homme fort jouer un tel rôle comme Jean-Claude Juncker.

Qui sont vos adversaires dans cette élection?

«Je n’aime pas le terme d’adversaires, ce sont des con­currents. Tous les partis démo­cratiques ont des idées qu’ils veulent réaliser dans l’intérêt du Luxem­bourg, il faut le respecter. C’est un concours d’idées. 

Que reste-t-il de gauche au LSAP?

«Si vous regardez notre programme, il est résolument de gauche. Les 38 heures sans perte de salaire, l’augmentation du salaire social minimum, la sixième se­maine de congés, la subvention aux jeunes ménages pour l’acquisition d’un logement, la réforme fiscale supplémentaire sont des éléments représentatifs d’un programme de gauche.

Partout en Europe, les partis socialistes sont en grande difficulté. Le socialisme a-t-il encore un avenir au Luxembourg? 

«Souvent, le parti socialiste perd, car un parti de droite ou d’extrême droite reprend des sujets sociaux mélangés avec des sujets nationalistes. Et malheureusement, cela fonctionne. Je suis con­vaincu que cela ne sera pas le cas au Luxem­bourg, où il n’y a pas d’extrême droite sur l’échiquier politique. 

S’il y a bien une chose qui me rend fier, c’est le vivre-ensemble qui fonctionne dans ce pays avec une population composée à moitié d’étrangers, sans parti d’extrême droite. J’espère que même si le CSV ou l’ADR reculent un peu plus vers la droite, ils n’exagéreront pas durant la campagne. 


(Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

La thématique de l’identité luxembourgeoise est pourtant mise en avant…

«Je regrette que même le DP et Déi Gréng misent sur ce sujet. Nous devons soutenir la langue luxembourgeoise, elle n’a d’ailleurs jamais été autant parlée. Je ne vois que certains problèmes concrets que nous devons résoudre, comme la possibilité pour les personnes âgées de se faire comprendre dans le secteur des soins vis-à-vis de personnels francophones ou germanophones. Mais pour le reste, on vit très bien ensemble.

Il n’y a pas de problème avec l’identité luxembourgeoise?

«Non. Il y a en revanche une identité forte. Le Luxem­bourg est reconnu à l’étranger où beaucoup nous envient. Ce n’est pas avec 47% ou 50% d’étrangers demain que cette identité sera remise en question, d’autant plus que l’immigration a toujours été à la base du succès du Luxem­­bourg. Nous avons été capa­bles de réinventer notre économie grâce à notre capacité à innover, à nous adapter, mais aussi grâce à l’apport du savoir-faire et des capitaux étrangers.

C’est pour cela que le Luxembourg est le meilleur élève en Europe, c’est pour cela que les salaires et les pensions sont le double ou le triple par rapport aux régions limitrophes. Sans parler des infrastructures dont nous disposons. Cette ouverture d’esprit et des frontières est notre meilleure garantie pour maintenir un État social généreux.

Un autre thème de cette campagne est la croissance qualitative. Qu’est-ce que la croissance qualitative?

«Je vous le demande! Je le demande aussi à M. Bausch ou M. Wiseler. La croissance que nous avons est qualitative, elle est gérée au maximum. Nous avons une stratégie de promotion économique claire et précise sur des secteurs bénéfiques pour le pays en général. Bien sûr que des entreprises s’installent de leur propre initiative. Mais nous devons respecter la liberté d’établissement des entreprises garantie dans l’Union européenne. 

Ce n’est pas la croissance qui gêne les gens, mais les effets qu’elle peut induire, sur le trafic principalement. Mais ne me dites pas que le Luxembourg est un pays invivable d’un point de vue environnemental. Le gouvernement a déjà pris des mesures sur le plan de la mobilité et des transports publics, et cela doit continuer, cela prend du temps. Nous devons aussi beaucoup plus miser sur le télétravail. Si chacun travaillait un jour chez soi par semaine, cela diminuerait le trafic de 20% d’un seul coup. Nous avons aussi pris des initiatives pour lancer la construction future de bureaux et de P+R aux
frontières. La chance de la digitalisation et de la robotisation nous permettra d’avoir une croissance sans avoir les mêmes effets néfastes sur le trafic, car la croissance est principalement basée sur l’augmentation du nombre de salaires au Luxembourg, 60.000 durant cette coalition. À l’avenir, la croissance sera toujours élevée, mais réalisée avec de moins en moins d’employés. 

De quelle industrie voulez-vous pour les prochaines années?

«Un pays sans industrie est un pays « Mickey Mouse ». Il ne faut pas uniquement se baser sur une place fi­nancière qui peut d’ailleurs disparaître d’un jour à l’autre. Si vous avez des investissements industriels, c’est du long terme. L’industrie offre aussi des emplois à des gens qui ne voudraient ou ne pourraient pas travailler dans la finance. Il n’y a jamais eu autant d’investissements industriels à haute valeur ajoutée annoncés que lors des cinq dernières années.

Nous avons surtout convaincu les industriels déjà présents au Luxembourg d’investir au Grand-Duché afin d’élargir leurs activités. Un argument majeur en notre faveur est le prix réduit de l’énergie par rapport aux pays voisins. C’est un choix politique. L’industrie reste synonyme pour certains de cheminées fumantes et de pollution de l’environnement. Ce n’est plus le cas, on s’oriente vers une industrie moderne et innovante à forte valeur ajoutée.

Nous devons diminuer le temps de travail pour parvenir à la semaine de 38 heures.

Étienne Schneider, vice-Premier ministre

D’ici 2050, le pays sera-t-il digitalisé, robotisé avec un recours important à l’intelligence artificielle?

«Il sera complètement digitalisé. Mais le recours à ces nouvelles technologies ne peut pas seulement se faire au profit des chefs d’entreprise ou des actionnaires. Les avantages de la digitalisation doivent être partagés avec les salariés. Nous devons diminuer le temps de travail pour parvenir à la semaine de 38 heures. Avec la digitalisation galopante, notre haut niveau de productivité et la bonne situation économique du pays, nous devons réduire le temps de travail maintenant. On peut se le permettre. D’ailleurs, on travaille trop au Luxembourg par rapport à la moyenne européenne. Le modèle des 40 heures par semaine remonte bientôt à plus de 50 ans...

C’est 38 heures avec ou sans baisse de salaire?

«Sans baisse de salaire. La digitalisation fera en sorte d’avoir besoin de moins de personnes pour réaliser les mêmes produits ou services. Nous arriverons un jour dans une situation où nous n’aurons plus assez de jobs. D’où le besoin de partager le travail, que tout le monde travaille un peu moins pour le même salaire et permettre de donner du travail aux jeunes. Les 38 heures seront là aussi pour améliorer la qualité de vie des gens qui revendiquent de moins en moins des hausses de salaire, mais plus de temps avec leur famille pour améliorer leur qualité de vie.

Le système éducatif luxembourgeois est-il en mesure de produire la main-d’œuvre qualifiée nécessaire à l’économie du futur?

«Un grand chantier est la formation professionnelle, qui n’a rien à voir avec la formation scolaire. La formation professionnelle vous prépare à votre job, l’école vous prépare à votre vie. Il faudrait ramener la formation professionnelle auprès du ministère du Travail pour gagner en flexibilité. J’en veux pour exemple le master en space mining que nous allons mettre en place avec l’Uni, qui a bien compris son rôle pour soutenir le développement économique au Luxembourg. Dans l’enseignement fondamental ou secondaire, c’est plus compliqué, car il y a beaucoup d’acteurs. L’école doit être plus flexible, mais rester publique, qu’elle reste la même pour tout le monde.»

Retrouvez la deuxième partie de cette interview ici.