Gestion discrétionnaire

Havilland: rififi autour de commissions

21 Juillet 2014 Par Véronique Poujol
Havilland Maurin
Le patron de la société de gestion refusait de quitter le siège de la banque au Kirchberg. La police l'a invité à partir. (Photo: Étienne Delorme / archives)

Le patron d’une société de gestion d’actifs en Suisse était venu discuter, mardi 15 juillet, le paiement de commissions à la Banque Havilland, qui a repris le portefeuille de ses clients en gestion discrétionnaire de La Française AM. La rencontre s’est mal passée et la police est intervenue au siège de la banque au Kirchberg.

Scène insolite au Kirchberg, mardi 15 juillet, racontée par un gestionnaire d’actifs, Didier Maurin, patron de la société Katleya gestion à Genève: venu réclamer le paiement de commissions de gestion discrétionnaire et de frais de courtage à la Banque Havilland qui refuserait de les lui rétrocéder, l’homme a menacé de ne pas sortir de l’établissement tant qu’il ne recevrait pas l’assurance de la récupération des fonds. Il y en aurait pour 50.000 euros de commissions sur les portefeuilles des clients déposés, qui devaient se partager entre M. Maurin (35.000 euros) et la banque (15.000 euros). 

Pour l’en déloger, les dirigeants de la banque ont eu recours à la méthode forte en appelant la Police grand-ducale. Deux agents se sont alors rendus sur place et ont dressé un procès-verbal. Contacté par courriel jeudi matin par paperjam.lu, le CEO de banque Havilland, Jean-François Willems, n’avait pas donné suite à nos sollicitations pour savoir, entre autres, si une plainte contre le bouillonnant patron de Katleya avait été déposée ou si l’établissement s’était contenté du PV.

Au-delà de son caractère piquant, cette affaire met en exergue au moins deux problématiques: une première sur les transferts de portefeuille clients d’une banque dépositaire à l'autre et une seconde, plus stratégique, sur le droit d’inventaire d’une banque dépositaire rachetant un portefeuille d’actifs de clients d’un autre établissement, dans un contexte de transparence fiscale de ces clients ainsi que leur rentabilité.

Rupture

À son arrivée à son rendez-vous chez Havilland, Didier Maurin était particulièrement remonté. La banque lui avait fait savoir quelques jours plus tôt qu’elle ne voulait plus de Katleya comme partenaire commercial, alors que le portefeuille de client lui avait déjà été transféré en juin dernier par La Française AM et que des ordres avaient été passés et exécutés.

L’avocat suisse de la société de gestion, dans un courriel du 7 juillet dernier que paperjam.lu a pu lire, disait comprendre la décision de la banque de ne plus vouloir travailler avec Didier Maurin, mais qu’il n’y avait «aucune raison que Katleya n’ait pas droit à sa rémunération». «Il a toujours été clair lors du transfert des comptes que les clients de Katleya avaient auprès de La Française Bank que ce transfert n’était accepté qu’aux mêmes conditions qui étaient en vigueur avec La Française», écrivait l’avocat.

Dans une lettre du 28 mars 2014 à Didier Maurin Finance (la branche française de Didier Maurin), le CEO de Havilland Jean-François Willems lui souhaitait la bienvenue dans «une banque familiale au service de familles très fortunées de par le monde», «une banque qui offre un refuge sûr pour ses avoirs ainsi qu’un niveau de services et de discrétion conformes à ce que toute famille comme la leur attend des services d’une banque privée». Le patron de la banque précisait que les services de gestion d’actifs, y compris en gestion discrétionnaire, seront assurés «comme par le passé».

Le transfert de portefeuille devait se faire automatiquement au 1er juin, sauf avis contraire de Katleya. Ses dirigeants ne voyaient aucune contre-indication à changer de banque, mais ils réclamaient des conditions identiques: «Le transfert de nos actifs clients auprès de votre banque ne nous pose aucun problème dès lors que l’entièreté de notre contrat de partenariat reste inchangé», écrivaient-ils à la banque Havilland le 30 avril dernier.

Des discussions se poursuivirent par courriel entre Havilland et Katleya, notamment sur les frais de courtage (restés inchangés «pour le moment») et des modifications éventuelles au contrat. «Il serait préférable d’en parler lors de votre entretien ici chez Banque Havilland», écrivait une responsable de cette banque. Les relations entre les deux établissements se sont envenimées à ce stade pour se dégrader progressivement puis déboucher sur la décision de Havilland de mettre un terme à la relation commerciale. Jusqu’à un coup de fil mardi dernier à la Police grand-ducale pour faire déguerpir le patron de Katleya, qui attend toujours le paiement de ses commissions de gestion et qui n'est pas du genre à renoncer. 

Didier Maurin ne s'attendait pas, de toute façon, à ce qu'on lui déroule le tapis rouge lors de sa venue au Kirchberg: «Je vous invite à m'y retrouver pour être témoin des agissements scandaleux pratiqués impunément par un nombre croissant de banques au Luxembourg et sur lesquels le gouvernement et la justice ferment outrageusement les yeux!», écrivait-il peu avant de se rendre à son rendez-vous en invitant les journalistes à l'y rejoindre.