Grand entretien (1/2)

Gramegna: «De retour dans une croissance durable»

11 Septembre 2017 Interview par François Aulner
Pierre Gramegna
Pierre Gramegna: «La marge créée au niveau du budget, nous avons voulu la redistribuer aux gens.» (Photo : Sebastien Goossens)

Face à une performance «remarquable» de l’économie, le ministre des Finances, Pierre Gramegna (DP), voit le vrai défi dans l’encadrement qualitatif de cette croissance. Les investissements resteront à un niveau élevé en 2018. Dans cette première partie d’interview, Pierre Gramegna évoque en outre l’actualité de la Bil et du Brexit.

Monsieur Gramegna, ce début du mois de septembre a été marqué par la vente des 90% des parts de la Bil détenues par Precision Capital au groupe chinois Legend Holdings. Est-ce qu’à un moment le gouvernement a songé à augmenter la participation de l’État qui est actuellement de 10%?

«La question qui se posait en fait était de savoir si l’État allait rester actionnaire ou s’il allait vendre ses parts. En restant actionnaire, il a répondu à cette question dans un esprit de continuité des affaires, dans l’intérêt de la confiance des clients et des employés ainsi que de la stabilité de la place financière. Precision Capital avait proposé ses parts à l’acheteur chinois et ce dernier ne nous a présenté aucune offre qui irait dans la direction de votre question.

L’État ne disposait-il pas d’un droit de préemption?

«Si, on aurait pu considérer cela, mais pourquoi aurions-nous donc dû nous engager davantage dans cette banque? Si nous avions augmenté notre participation, cela n’aurait représenté que davantage de coûts et j’estime qu’avec nos 10%, nous étions assez informés et suffisamment impliqués dans l’accompagnement de ce changement d’actionnaire.

Combien de taxes Precision Capital a-t-elle payées sur ses dividendes au cours des dernières années?

«L’État a perçu 28 millions d’euros de dividendes de la Bil.

Et combien est-ce que l’État a perçu en taxes sur les dividendes de Precision Capital ou sur la plus-value de la vente?

«L’imposition tombe sous le secret fiscal. Ce qui est important est le fait que nous ayons fait une mise de près de 73 millions d’euros il y a quatre ans et que depuis, nous avons perçu 28 millions d’euros en dividendes. Par ailleurs, la valeur des actions est estimée à plus de 160 millions d’euros, sur base de ce que les Chinois paieront aux Qataris. Cela représente une forte valorisation de nos actions.

Mais nous avons la possibilité de revendre le cas échéant nos actions dans trois ans au même prix que Legend Holdings paie aujourd’hui, de sorte que, d’une part, nous n’avons pris aucun risque financier et que, d’autre part, nous n’avons pas raté une occasion. Je tiens à rappeler que le deal ne sera définitif que lorsque la Banque centrale européenne aura donné son feu vert.

La force du Luxembourg est d’avoir un bon échange de vues avec les métiers, les fédérations et les experts.

Pierre Gramegna, ministre des Finances

Un autre sujet d’actualité est votre réponse à la question parlementaire du député David Wagner (Déi Lénk) par rapport à des déclarations de l’ancien directeur de la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF), Jean Guill. Ce dernier estimait dans un entretien avec le Land que le ministre des Finances recourt trop à des experts du secteur financier pour la rédaction de projets de loi. Pourquoi n’avez-vous pas répondu qu’il est normal que les acteurs du terrain participent au processus législatif et que le gouvernement agisse ensuite en tant qu’arbitre?

«Comme toujours, je me suis exprimé de manière diplomatique. Ma réponse à la question parlementaire, selon laquelle ce que dit le fonctionnaire retraité n’engage que lui, représente une formulation gentille pour dire que ce qu’il dit n’est pas correct.

La force du Luxembourg, et en fait c’est un autre sujet, raison pour laquelle je ne l’ai pas évoqué dans ma réponse à la question parlementaire pour éviter les amalgames. La force du Luxembourg est d’avoir un bon échange de vues avec les métiers, avec les fédérations et avec les experts pour justement nous permettre de transposer de manière intelligente les directives européennes, notamment celles qui concernent les services financiers. Cela a d’autant plus de sens quand on connaît la complexité de ces textes.

Je tiens par ailleurs à souligner que contrairement à certains autres États, nous avons au Luxembourg l’obligation de consulter la Chambre de commerce en ce qui concerne les projets de loi qui touchent à la place financière. Nous sommes donc obligés par le législateur de consulter le secteur.

La rédaction des textes relève du ministère. Une fois que nous avons récolté les avis, les analyses d’experts et les commentaires, nous traitons tout cela et nous formulons les projets de loi. Le ministère fait les choix, les arbitrages, et décide ce qui sera retenu ou non. J’estime qu’au Luxembourg, cela nous a bien réussi au cours des dernières décennies.

La critique qui se cache sans doute derrière la question parlementaire est de savoir comment l’État peut être à l’abri d’être dépassé ou même roulé par le secteur financier?

«Je peux vous dire que depuis mon arrivée, j’ai renforcé les moyens du ministère des Finances que nous nous donnons le temps nécessaire pour faire ces arbitrages et que nous consultons davantage de personnes pour avoir une vue complète. J’ose dire qu’au cours des trois dernières années, nous y sommes très bien arrivés.

Venons-en au Brexit: si le Royaume-Uni quittait le marché unique, quel sort réserverait-on aux institutions financières britanniques en ce qui concerne leurs passeports européens?

«C’est un sujet complexe mais important. Ce qu’on peut d’ores et déjà retenir, c’est que l’accès automatique et généralisé au marché unique pour les entreprises britanniques et les banques établies au Royaume-Uni n’existera plus. En revanche, cela ne signifie pas qu’on construit un mur ou que le commerce et les échanges financiers seraient interrompus. Ce serait une erreur.

En observant des pays précédents, on peut prendre pour exemple la Suisse qui a signé toute une série d’accords avec l’Union européenne pour permettre à ses banques et entreprises de faire du commerce avec l’UE. En fin de compte la manière la plus simple pour les banques suisses de pouvoir profiter du marché unique, c’est de s’établir dans le marché unique. Elles l’ont fait en ouvrant, notamment au Luxembourg, des filiales avec la substance requise, ce qui leur confère le statut d’entreprise européenne. Perdre le passeport ne signifie donc pas qu’il n’y a pas d’autres possibilités.

Avec près de 20% des transactions qui viennent de Londres, la capitale britannique représente la place financière la plus importante pour le Luxembourg. Cela explique aussi mes déplacements réguliers à Londres au cours des dernières années. Deux, trois fois par an, et ce déjà bien avant le référendum de juin 2016.

Si les institutions financières britanniques perdaient donc leurs passeports après une sortie définitive de l’UE, est-ce que davantage d’établissements pourraient être délocalisés à Paris ou au Luxembourg?

«Nous constatons que beaucoup d’acteurs de la place financière de Londres cherchent actuellement des solutions à cause de la perte de l’accès généralisé au marché unique. C’est un fait.

Le Luxembourg figure souvent sur la short list de ces acteurs et quand je regarde ce qui s’est passé au cours de l’année, j’aperçois une tendance parmi certains acteurs de choisir le Luxembourg. Je pense notamment aux assurances, aux sociétés de gestion d’actifs (asset managers), aux sociétés d’investissement (equity firms) et aux fintech.

Nous ne sommes pas toujours leaders partout, mais dans ces quatre domaines, nous sommes en pointe. C’est une très bonne nouvelle car cela prouve que nous avons un cadre attractif.

Londres est la plus grande place financière au monde et elle le restera encore longtemps.

Pierre Gramegna, ministre des Finances

Sans devoir faire de la publicité…

«Nous faisons cela dans un esprit coopératif. Nous ne faisons pas de campagne de promotion agressive en Angleterre ou en Europe, mais néanmoins, nous sommes sur le radar de ces acteurs.

Des entreprises de clearing pourraient-elles choisir de s’établir à Paris ou au Luxembourg?

«Les activités de clearing que vous évoquez sont des activités fournies en grande partie par des acteurs privés. Dans ce domaine, nous ne sommes pas leaders. Nous n’avons pas d’avantage spécifique. C’est bien que chaque Place joue ses cartes respectives. Les banques d’investissement ont tendance à opter pour Francfort, tandis qu’une autre grande banque s’est établie à Paris car elle y avait déjà des activités importantes.

Nous observons une certaine redistribution, mais il ne faut pas perdre de vue que Londres est la plus grande place financière au monde et qu’elle le restera encore longtemps.

Les investissements demeureront à un niveau élevé afin de garantir, voire augmenter, la qualité de vie des citoyens.

Pierre Gramegna, ministre des Finances

Sans transition, parlons des finances publiques. Cet automne, vous allez présenter le dernier budget des recettes et des dépenses de l’État de cette mandature. Quelle en sera la philosophie et en quoi se distinguera-t-il des quatre budgets précédents?

«Ce sera un budget de la continuité. Nous allons encore déterminer certains accents au cours des prochaines semaines que je ne peux pas encore révéler car le gouvernement ne les a pas encore avalisés.

Les éléments de continuité que je peux révéler sont les investissements qui demeureront à un niveau élevé afin de garantir, voire augmenter, la qualité de vie des citoyens, afin d’améliorer nos infrastructures, afin de diversifier notre offre scolaire, afin de promouvoir l’éducation. Tous des éléments importants qui s’inscrivent dans un contexte d’une économie qui connaît une croissance de 4%. Nous créons par ailleurs chaque année 10.000 nouveaux emplois. Tout cela a des répercussions sur nos infrastructures et demande des investissements correspondants.

Parmi les nouveautés qu’on retrouvera dans le budget 2018 figureront en outre deux mesures phares: d’une part, le congé parental qui a été modernisé et qui, compte tenu de son succès, aura une incidence budgétaire, d’autre part, l’encadrement multilingue des enfants qui commence lors de la rentrée de ce mois de septembre.

Tout cela montre une certaine continuité, car en analysant les budgets précédents, on observe que, comme les années précédentes, environ 50% des dépenses sont des mesures sociales ou des mesures de redistribution.

Je dirais donc un budget de la continuité tout en rappelant que nous tiendrons tous nos engagements du programme de stabilité et de croissance (PSC). En d’autres termes, nos finances publiques sont équilibrées et évoluent dans la bonne direction.

L’objectif à moyen terme d’un solde structurel, soit l’évolution des finances publiques sans la prise en compte de la croissance économique, de 0,5% du PIB avait été revu à -0,5% à mi-mandat. Quelle est la situation actuelle?

«Cette année, nous remplissons nos objectifs. En vertu du PSC que nous avons envoyé à Bruxelles au mois d’avril, le solde s’améliorera entre 2017 et 2020 et nous respecterons l’objectif sur toute la durée.

Nous avons un solde positif aux alentours de 0%, alors même que nous disposons d’une marge par rapport à l’objectif de -0,5%. Mais le gouvernement souhaite rester prudent et nous maintenons donc cette marge par rapport au solde structurel.

En consultant le PSC, on s’aperçoit que l’augmentation des investissements perdra en rythme au cours des prochaines années. Est-ce que cela pourrait changer?

«Au fur et à mesure que l’on va plus loin dans le temps, c’est particulièrement au niveau des investissements qu’il existe des incertitudes. Si en 2017 nous annonçons que nous allons construire par exemple telle ou elle route dans trois ans, ou dédoubler les voies ferroviaires, on peut bel et bien le planifier aujourd’hui, mais l’achèvement du projet est encore trop loin. Au fil du temps, il peut y avoir des décalages. On risque par exemple de ne pas obtenir une autorisation à temps.

Bref, si la courbe des investissements augmente légèrement moins, cela ne signifie pas que nous allons investir moins, mais c’est parce que nous avons moins de certitude en ce qui concerne les dépenses liées à l’avancement des projets sur trois ou quatre ans.

Je souligne en revanche que nous avons actuellement un niveau très élevé d’investissements. Nous investirons 4% de notre PIB dans notre économie, dans nos infrastructures et dans nos structures sociales au cours des prochaines années. En comparaison européenne, nous occupons ainsi la deuxième place.

Nous arriverons à une croissance qualitative en investissant de manière intelligente.

Pierre Gramegna, ministre des Finances

Les investissements sont donc nécessaires pour encadrer la croissance. Maintenant, les prévisions démographiques ont été revues à la baisse (de 1,2 million à 0,99 million) pour 2060. Même si 2060 est encore loin, la Commission européenne et d’autres observateurs appellent à plus de vigilance.

«Des pronostics pour 2060 sont toujours très difficiles. Essayons d’observer l’évolution de l’économie luxembourgeoise de manière rationnelle: depuis 2014, la croissance économique est de 4% par an. Cela représente plus du double de la moyenne européenne. C’est un résultat remarquable. Depuis 2014, nous créons entre 2 et 3% de nouveaux emplois par an.

Nous sommes donc de retour dans une croissance durable.

Le vrai défi, et ce gouvernement l’a relevé, c’est de veiller à ce que cette croissance soit qualitative. Nous arriverons à une croissance qualitative en investissant de manière intelligente. En investissant beaucoup dans nos enfants avec notamment l’encadrement multilingue. En investissant plus dans nos infrastructures, car on voit bien à quel point c’est nécessaire quand on voit les problèmes de circulation auxquels nous sommes confrontés. Et en investissant dans une société plus écologique.

Nous avons multiplié les investissements écologiques par trois au cours des trois dernières années et nous avons soutenu les initiatives de finance verte de la place financière avec notamment les green bonds et le green stock exchange de la Bourse de Luxembourg, ainsi qu’avec la plateforme commune avec la Banque européenne d’investissement (BEI) pour promouvoir des investissements verts.

Certains membres du milieu écologiste critiqueraient cependant que le modèle de croissance n’est pas remis en question.

«Je pense que j’ai partiellement répondu à cette question en expliquant que nous avons une concentration des investissements dans des projets écologiques et que nous orientons notre place financière dans cette direction. C’est justement à ce niveau-là que nous avons le plus d’effet levier pour avoir un impact sur la protection du climat.

Nous sommes un assez petit pays, mais nous avons une place financière relativement importante. Si nous arrivons à orienter notre Place vers la finance verte, nous contribuons au niveau de l’Europe ou même du monde entier. Cela peut sonner abstrait mais si nous arrivons à être la Place de choix pour des fonds d’investissement qui investissent exclusivement selon des critères écologiques, nous contribuerons concrètement et efficacement à la protection du climat.

Je ne songe pas une seconde à décourager des entreprises d’investir et de créer des emplois au Luxembourg.

Pierre Gramegna, ministre des Finances

D’aucuns, comme l’ADR, pensent qu’il faut freiner le rythme de la croissance…

«J’ai rarement entendu qu’un gouvernement souhaitait freiner la croissance. Notre société fonctionne selon les principes d’une économie de libre-échange et en général, on essaie de permettre aux entreprises de se développer.

J’estime que cela marche plutôt bien au Luxembourg et je ne songe pas une seconde à décourager des entreprises d’investir et de créer des emplois au Luxembourg.

Au vu de la croissance élevée, est-ce que le dernier budget avant les prochaines élections législatives contiendra, à couvert ou découvert, des cadeaux?

«Nous n’avons pas fait de cadeau l’année dernière, nous avons fait une réforme fiscale. Qu’avons-nous voulu faire? Nous avons tenté, et d’ailleurs cela nous a réussi, - de réduire la charge fiscale des ménages et des entreprises.

Cela était nécessaire pour deux raisons. Premièrement, nous nous étions engagés à réduire ce qu’on appelle le «Mëttelstandsbockel» (les classes moyennes, ndlr) et rendre les entreprises plus compétitives. Et deuxièmement, nous avions élaboré le ‘paquet d’avenir’ (mesures d’économie et fiscales de 2015, ndlr) pour rééquilibrer les finances publiques et ce paquet a surtout touché les particuliers. Nous avons réussi à rééquilibrer le budget et nous avons même créé un peu de marge. Cette marge, nous avons voulu la redistribuer aux gens. On peut appeler cela un cadeau, mais on peut aussi dire que nous avons auparavant demandé des sacrifices aux gens et donc, une fois que l’économie se porte mieux et que les objectifs budgétaires sont atteints, il faut réduire la charge fiscale. Je n’appelle pas cela un cadeau mais une politique économique équilibrée.

En ce qui concerne l’année prochaine? La réforme fiscale est entrée en vigueur et déploie ses effets. La priorité est désormais la qualité de vie. Je l’évoquais tout à l’heure. Il faut augmenter la qualité des services et faire des investissements qualitatifs.»

Retrouvez la seconde partie de l’interview de Pierre Gramegna mardi 12 septembre à 6h00 sur notre site internet et dans la newsletter de 8h00.