Sidérurgie

Dudelange, casse-tête industriel et social

18 Avril 2018 Par Camille Frati
bobines ArcelorMittal Dudelange
Le site de Dudelange fabrique des produits utilisés dans la construction et l’industrie automobile. (Photo: ArcelorMittal)

Si le site n’a jamais constitué une priorité sous l’ère ArcelorMittal, il reste industriellement pertinent. Mais l’arrivée d’un nouvel acteur sidérurgique risquerait de menacer le fragile modèle tripartite traditionnel.

Les syndicats n’ont pas attendu la récente annonce de la possible cession du site de Dudelange par ArcelorMittal pour dénoncer le manque d’investissements réalisés depuis l’émergence du leader mondial de l’acier. «Les investissements sont extrêmement minimaux», répète Robert Fornieri, secrétaire syndical du LCGB Sidérurgie, qui avait déjà soulevé des inquiétudes quant à la ligne d’électrozingage de Dudelange à l’été 2016.

L’accord tripartite post-Lux2016, conclu en septembre dernier, n’a d’ailleurs donné lieu qu’à des investissements d’«environ» 30 millions d’euros par an sur les sites de Rodange, Differdange et Belval, avec une réduction de la voilure par rapport aux sommes engagées à travers Lux2016.

Des investissements insuffisants

«ArcelorMittal a tout juste investi pour assurer le cadre, mais n’a pas pris d’investissements majeurs visant à pérenniser le site», estime M. Fornieri. Alors que le groupe a doté Florange de 67 millions d’euros afin de moderniser la ligne de production – galvanisation au lieu d’électrozingage. Le nouveau laminoir, qui devrait entrer en fonction en 2019, «risque de concurrencer Dudelange, voire d’absorber son volume de production», s’inquiète M. Fornieri. D’autant que les bobines et les coils utilisés par Dudelange sont produits à… Florange.

L’avenir de Dudelange suscitait donc déjà de nombreuses interrogations avant que le site n’apparaisse sur la liste de ceux dont ArcelorMittal est prêt à se défaire pour satisfaire aux exigences de la Commission européenne dans le cadre de la reprise de l’Italien Ilva.

La désorganisation est complète.

Un ancien cadre de Dudelange

Un état de fait confirmé par un ancien cadre de Dudelange, qui a travaillé 30 ans dans la sidérurgie. «La hiérarchie à Dunkerque (d’ArcelorMittal Atlantique et Lorraine) a supprimé tout le service logistique et commercial qui a été transféré en France. Mais la désorganisation est complète: [mardi] encore, deux lignes de production ont dû être arrêtées, faute de matières premières. Alors que d’un autre côté, on doit stocker des produits fins à Dudelange et dans d’autres sites européens – stockage payant – pour des commandes prévues dans deux mois!» Des dysfonctionnements qu’ArcelorMittal, contacté par Paperjam.lu, n’a pas confirmés.

La question des intérimaires

Autre conséquence d’une gestion jugée défaillante: l’emploi abusif d’intérimaires – 60 sur les 300 personnes travaillant sur le site, selon les informations de Paperjam.lu. Et ce en toute illégalité, puisqu’ils occupent des postes permanents. Certains enchaînent les contrats depuis trois ou quatre ans, sans être embauchés. «Les syndicats n’en parlent pas parce que la direction française a menacé de fermer le site» s’ils exigeaient, à raison, l’embauche de ces personnes en CDI, glisse l’ancien cadre. Interrogé sur ce point par Paperjam.lu, ArcelorMittal précise qu’il y aurait à Dudelange «une cinquantaine d’intérimaires, une trentaine de sous-traitants et environ 220 salariés en CDD ou CDI». «L’appel à des intérimaires est une ‘pratique très courante’ dans l’industrie» afin de s’adapter à l’activité plus ou moins soutenue au fil de l’année, explique le groupe.

Victime d’une direction donnant la priorité au site français, Dudelange a néanmoins des atouts dignes d’intéresser un repreneur sérieux. Le site est le seul Européen à fabriquer Aluzinc, un produit très utilisé dans la construction et le bardage, et la nouvelle référence Usibor, «un produit très moderne et très demandé par l’industrie automobile», selon cet ancien cadre, sort également de ses lignes de production. Des produits à haute valeur ajoutée, même s’il faudra, en cas de reprise, repenser l’environnement du site, dépendant de Florange pour son approvisionnement, et l’expédition de ses produits, sans compter la centralisation des services généraux au sein de la direction Atlantique et Lorraine.

L’espoir d’un repreneur industriel – et ouvert au dialogue social

C’est d’ailleurs l’objet de la réunion entre direction et syndicats jeudi matin. «La direction doit nous informer de ce qu’elle a commencé à entreprendre pour rendre le site autonome, puisqu’il n’est pas vendable en l’état», indique M. Fornieri.

En mal d’investissements industriels et humains, le site pourrait revivre sous la tutelle d’un repreneur présentant un véritable projet industriel. Une option souhaitée par une partie des cadres et aussi avancée par un syndicaliste de la FGTB en Belgique interrogé par Le Quotidien, alors que Liège est aussi concernée. Mais côté syndical, la perspective d’un deuxième interlocuteur dans le secteur sidérurgique représente un risque social, alors que la protection des salariés est organisée par des accords tripartites depuis plusieurs décennies. «Il sera difficile de faire comprendre le système social luxembourgeois à un repreneur qui viendra très probablement d’un autre continent», s’inquiète M. Fornieri.

Sachant que, rappelle ArcelorMittal, la cession du site reste pour l’instant hypothétique. «Nous avons répondu à la requête de la Commission, qui souhaite que nous cédions des actifs pour compenser l’acquisition d’Ilva, et tant que la Commission n’a pas donné sa réponse après évaluation de l’impact sur le marché, nous ne savons pas si nous devons aller plus loin.» Même si la Commission donne son feu vert, c’est encore seulement après l’acquisition effective d’Ilva que le groupe mettra en vente les actifs concernés, dont éventuellement Dudelange.

Un sujet de précampagne électorale

Les syndicats n’attendent toutefois pas pour se mobiliser. Le LCGB a interpellé la Commission européenne en envoyant un courrier cosigné par le syndicat belge CFC à son président Jean-Claude Juncker et à la commissaire chargée de la concurrence Margrethe Vestager. L’OGBL a contesté la cession de Dudelange lors du Comité européen restreint du groupe ArcelorMittal mercredi et «salué» la position du ministre de l’Économie, «l’invitant à mandater les représentants de l’État luxembourgeois siégeant soit au conseil d’administration d’ArcelorMittal, soit au conseil d’ArcelorMittal Luxembourg à voter contre cette décision».

Il faut dire que le cas Dudelange intervient à quelques mois des élections législatives, d’où probablement la vivacité des réactions politiques et une première passe d’armes entre Étienne Schneider et Claude Wiseler, tête de liste du CSV. «Nous ne sommes pas dupes», glisse M. Fornieri, rappelant que Nicolas Schmit, ministre du Travail, et non Étienne Schneider, était en première ligne pour négocier post-Lux2016.

«Et à l’époque, les ministres disaient qu’on n’avait plus besoin de la tripartite, puisque nous n’étions plus en crise – mais voici la preuve qu’il faut un kit de dépannage pour faire face aux situations imprévues», souligne M. Fornieri. Les syndicats ont d’ailleurs demandé l’organisation d’urgence d’une réunion tripartite pour suivre le dossier et élaborer des outils sociaux dans le cas où aucun repreneur ne se manifesterait ou ArcelorMittal conserverait le site mais le mettrait sous cocon.

Mercredi la Commission européenne a botté en touche, par la voix du porte-parole à la Concurrence, Ricardo Cardoso, qui a rappelé que l'UE «n'impose aucun désinvestissement spécifiique», mais que les entreprises doivent résoudre les problèmes de concurrence identifiés par elle.