Technologie

Des robots dans les fonds

03 Novembre 2018 Par Jean-Michel Lalieu
Ken Van Eesbeek, directeur commercial au sein de la société liégeoise Gambit, qui est précurseur dans la mise au point de robots-conseillers pour le secteur financier.
Ken Van Eesbeek, directeur commercial au sein de la société liégeoise Gambit, qui est précurseur dans la mise au point de robots-conseillers pour le secteur financier. (Photo: Nader Ghavami)

À long terme, les robots-conseillers vont modifier la gestion des avoirs financiers. Mais, actuellement, on en est toujours à la phase de découverte.

Confieriez-vous vos investissements à un robot? Posée au cours de différentes enquêtes, la question provoque des réponses très différentes selon que l’on s’adresse à des initiés ou non. Au niveau du grand public, le terme «robot» prend un air péjoratif dans la mesure où il est associé à une perte de contact humain. Mais dans la finance, les investisseurs commencent à être au fait que les nouveaux robots-conseillers ne sont rien d’autre que des algorithmes hyper puissants, qui sont là pour dresser le profil du client et l’aider dans une gestion passive de ses avoirs.

Dans une étude menée en janvier dernier sur le marché français, la société belge Gambit, fournisseur de la technologie pour les banques et elle-même actrice via la société Birdee – deux acteurs présents aussi au Luxembourg – a observé que 42% des investisseurs interrogés savent désormais de quoi on parle, 22% le voient même de manière précise. L’enquête montre aussi que 57% des personnes interrogées et disposant de placements seraient prêtes à entendre les conseils de robots-conseillers. «Mais seulement 2 à 3% des gens ont déjà investi par l’intermédiaire d’un robo-advisor, observe Ken Van Eesbeek, directeur commercial de Gambit. Ce nouveau segment progresse lentement, les gens hésitent encore à y recourir.»

Des changements en vue

Les robo-advisors vont-ils modifier la gestion des avoirs? La question est importante pour une Place comme Luxembourg, même si les fameux robots restent pour l’instant discrets. Pour Mathilde Guillous, associate partner au sein du cabinet de conseil Initio Luxem­bourg, qui vient d’organiser une conférence sur le sujet avec le soutien de la Lhoft, la réponse est évidente: «Se doter d'un robo-advisor pour un acteur financier peut générer d'importantes économies d'échelle.»

Elle observe également qu’il existe sur le marché luxembourgeois une réelle difficulté pour recruter de jeunes banquiers privés. «L’apparition de nouvelles technologies permettra donc aux acteurs financiers de continuer à accompagner leurs clients, mais avec des moyens digitaux.» À ce niveau, les robots-conseillers ne font donc que compléter la panoplie de nouveaux outils numériques, dont toutes les banques doivent se doter.

Pour mesurer l’intérêt et le poids des robots-conseillers, Initio a également mené tout récemment une enquête auprès de 310 personnes et des interviews auprès de 13 spécialistes. La première leçon de cette enquête est qu’un investisseur potentiel sur trois (35%) ne connaît pas encore la technologie des robo-advisors. Parmi les professionnels du secteur, on en est à environ un sur dix (12,24%). Selon les chiffres publiés par Initio, on constate aussi, comme pour l’étude de Gambit, qu’on en est encore au stade des early adopters. 11,3% des investisseurs interrogés ont recours à la technologie des robots-conseillers, et 40%, qui ne l’utilisent pas, se disent «tentés» par le système.

Globalement, on observe que le rapport avec un conseiller est surtout revendiqué par les grandes fortunes.

Mathilde Guillous, associate partner chez Initio Luxembourg

Quant à l’équilibre à respecter entre l’Homme et la machine, si une part minime de l’échantillon ne prétend à rien d’autre qu’au contact avec un conseiller personnel, beaucoup acceptent l’idée du robot-conseiller. Mais ils tiennent quand même à préserver une relation physique avec leur banquier. Les plus radicaux sont les investisseurs qui agissent déjà par le biais d’un robot-conseiller. 47% d’entre eux ne ressentent plus le besoin d’un contact humain. Mais pour la plupart des profils, l’idéal semble être une situation hybride. «Globalement, on observe que le rapport avec un conseiller est surtout revendiqué par les grandes fortunes, commente Mathilde Guillous. Le robo–advisor est donc un produit ‘mass market’, qui ouvre des portes aux plus petits investisseurs.»  

L’Épreuve du terrain

Présent à la conférence, Thibault de Barsy, le CEO de Keytrade Luxembourg, a fait part de son expérience sur la question. En avril 2017, sa banque avait en effet été la première à proposer un tel outil aux investisseurs. Il insiste notamment sur le côté hybride de la formule qui laisse une place importante à l’intervention humaine via le comité d’investissement, prévu pour corriger les choix de l’algorithme selon l’évolution des marchés. Il se réunit une fois par mois. «Depuis le lancement, il a dû effectuer peu de corrections, observe le patron de Keytrade. Mais il a par ailleurs enrichi les paramètres du modèle.»

Centrés généralement sur la gestion discrétionnaire pour pouvoir offrir des frais réduits aux investisseurs, les robots-conseillers misent sur les ETF, des fonds destinés à répliquer des indices boursiers. Mais pour Thibault de Barsy, ce choix ne joue pas actuellement sur le poids des ETF dans le monde des fonds. «En 25 ans, les ETF ont atteint un poids considérable, ce n’est pas l’influence des robo – ­advisors qui joue à ce niveau.»

De son côté, Ken Van Eesbeek (Gambit) estime que cette technologie peut aussi apporter une aide au conseiller, qui peut alors se concentrer sur les demandes de la clientèle. «Les gestionnaires n’ont plus beaucoup de temps pour se consacrer à la gestion des investissements», note-t-il. C’est dans ce but que Gambit vient de sortir un nouvel outil, Birdee for Partners, qui permet de réduire la charge de travail du conseiller tout en maintenant la relation avec le client. Le produit sortira en France avant la fin de l’année, avant de s’étendre aux autres marchés ensuite.