Vues sur la capitale

Chacun pour soi?

28 Juillet 2017 Par François Aulner
 (Photo: Maison Moderne Studio)

Prix du logement élevés et embouteillages à perte de vue: les principaux défis de la Ville de Luxembourg et thèmes majeurs de la campagne électorale dans la capitale résultent d’une croissance économique chérie. La résolution de ces défis peut commencer au niveau local, mais dépasse largement la dimension politique. Les électeurs ont aussi leur rôle à jouer.

Les prix immobiliers qui flambent et les routes qui saturent ne sont rien d’autre que les symptômes d’un même phénomène: la croissance économique soutenue du Luxembourg. Pour soulager la capitale des dommages collatéraux de cette croissance, porteuse d’un niveau de vie élevé, les responsables politiques, tous partis confondus, comptent sur l’aménagement du territoire national, sur la décentralisation des activités économiques et de l’emploi, et sur l’optimisation de la canalisation des flux des déplacements. Par ailleurs, ils comptent sur la volonté de créer une économie soutenable, l’étude Rifkin à la main. Au niveau local, ils veulent bâtir plus.

La cadence de construction de logements et d’infrastructures ne parvenant pas à suivre le rythme d’une croissance de 4,8%, la bourgmestre, Lydie Polfer, et la première échevine, Sam Tanson, se disent prêtes à partager cette croissance avec les autres villes, voire régions. Elles rejoignent ainsi la demande de tous les partis d’opposition, désireux que le ratio entre le nombre d’emplois, supérieur au nombre d’habitants, soit réduit.

L’approche du pouvoir public tend dans une bonne direction et indique clairement qu’il est conscient des problèmes auxquels font face la capitale et le pays tout entier. Du point de vue des citoyens, il est néanmoins légitime de se demander pourquoi la préparation des plans pour «encadrer» la croissance n’a pas été anticipée.

Cohérence

La réponse à cette question est, d’une part, que si les problèmes sont connus, leur résolution ne se fait pas d’un coup de baguette magique. La construction massive de logements demande une planification vigilante, qui doit non seulement mesurer l’impact sur un équilibre urbain et environnemental sensible, mais qui doit aussi prendre en compte des complexités techniques.

Elle requiert, d’autre part, le respect de procédures qui garantissent le respect de l’État de droit et les règles censées garantir l’intérêt commun, sans toutefois défavoriser une minorité ou un particulier. Un grand écart souvent mis à l’épreuve quand les intérêts des uns se heurtent aux besoins des autres.

La planification une fois accomplie, commencent alors des travaux: l’extension du réseau ferroviaire, la pose des rails du tram, la construction de milliers de logements ou la décentralisation d’activités économiques… Tous ces chantiers ne sont pas terminés du jour au lendemain – et le contraire serait alarmant.

Dans toute critique, il faut donc savoir rester cohérent: il ne faut pas se plaindre des bouchons si on circule soi-même tout seul en voiture, alors qu’on pourrait aussi bien utiliser les transports en commun. Si on fait soi-même des plus-values immobilières, alors il ne faut pas se plaindre de la hausse des prix. Si on achète toujours le moins cher, alors il ne faut pas se plaindre de la réduction du pouvoir d’achat global et du manque de diversité des commerces. Quant aux procédures, on les aime quand elles nous protègent, on les déteste quand elles nous font attendre. On est tous pour le changement, mais on ne veut pas changer nos habitudes.

Aux grands maux, les grands remèdes?

Tandis que l’électeur du 8 octobre devra évaluer si le bilan de la coalition DP-Déi Gréng dans la capitale remplit ses attentes, ou s’il veut faire confiance à une approche plus interventionniste affichée par les partis d’opposition – qui devront encore prouver leur capacité de passer à l’acte –, le réel défi réside au niveau national et il concerne la société luxembourgeoise tout entière. Il s’agit de choisir entre un pays qui poursuit sa croissance à un rythme effréné, et un pays qui souhaite réduire sa dépendance à la croissance.

Avec ses initiatives pour une économie plus soutenable, ainsi que l’idée de décentraliser l’emploi, le gouvernement actuel tente de trouver un juste milieu. Ces initiatives risquent néanmoins d’être insuffisantes. Elles risquent de ne pas dépasser le traitement de symptômes et le décalage de choix plus difficiles dans le temps. Au vu des problèmes connus et de l’amplification d’inégalités, un changement de cap dans la politique et dans les mentalités des gens est nécessaire d’une manière ou d’une autre. Car on ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière.

Opter pour le statu quo nécessitera notamment des réformes qui permettent une urbanisation du pays plus conséquente, faute de quoi les externalités de la croissance s’amplifieront. L’option numéro 1 impliquerait notamment la remise en question de la protection de la propriété – réelle vache sacrée au Luxembourg – ou encore la protection de l’environnement.

Opter pour moins de dépendance à la croissance nécessitera un système social plus modeste. Elle demanderait des sacrifices salariaux et fiscaux – autres vaches sacrées. Elle voudra une autre organisation du travail, mais surtout moins de consommation matérielle.

L’art de vivre

Le nombre estimé d’électeurs aux communales dans la capitale est de 30.000 à 40.000. Comparé à 114.900 habitants et une population journalière allant jusqu’à 300.000, ce faible nombre illustre le déficit démocratique au Luxembourg, qui rend les choix politiques courageux encore plus compliqués. Comme la plupart des électeurs réclament des décideurs qu’ils agissent dans l’intérêt général et planifient sur le long terme, ils devront – s’ils veulent rester cohérents – garder eux-mêmes ces aspects en tête lorsqu’ils déposeront leur vote.

Tandis que le rôle de la politique est de poser le cadre qui favoriserait une économie et une société plus équilibrées, les citoyens, y compris les non-électeurs, doivent signaler leur volonté, éventuelle, d’un changement de cap, non pas en catastrophe mais sur la durée, vers une ville et une société «pour tous» et dignes du terme «soutenable».

Compte tenu du niveau de vie élevé, la question qui se pose, selon (feu) l’économiste John Maynard Keynes, ne devrait plus être comment atteindre la prospérité, mais comment apprendre l’art de vivre. En gardant à l’esprit que cet art ne se limite pas aux seules caractéristiques matérielles de la «qualité de vie», tant vantée au Luxembourg.