Grande interview de Xavier Bettel (2/2)

«Chacun essaie d’amadouer son électorat»

24 Septembre 2018 Par Matthieu Croissandeau et Thierry Raizer
Pour Xavier Bettel, même si les rapports humains entre partenaires politiques sont «très importants», c’est «d’abord le programme qui compte».
Pour Xavier Bettel, même si les rapports humains entre partenaires politiques sont «très importants», c’est «d’abord le programme qui compte». (Photo: Anthony Dehez)

Xavier Bettel sait qu’il ne sera pas réélu sur un bilan, même s’il le défend comme meilleure garantie pour l’avenir du pays. Durant la campagne des législatives 2018, le Premier ministre sortant (DP) demande que «ses» réformes ne soient pas remises en question et que le Luxembourg reste sur la voie de la modernité. Retrouvez la première partie de cette grande interview ici.

Monsieur Bettel, vous avez mené de grandes réformes sociétales pour moderniser le pays, mais aujourd’hui, les partisans de la tradition et d’une certaine identité luxembourgeoise se font entendre plus qu’avant. Êtes-vous allé trop loin? 

«Non. Beaucoup de gens se posent des questions sur l’avenir de leur culture et de leur identité. Et si on n’a pas les réponses aujourd’hui, on risque d’avoir un reflux identitaire. Je voudrais dire à tous ceux-là que la culture luxembourgeoise, ce n’est pas que la culture du Luxembourg, c’est la culture qui est dans ce pays. Il faut être fier de ce qu’on fait ici, de notre politique d’intégration et se donner l’opportunité de montrer qu’on peut être à la fois chez soi et ensemble. Ici, on parle le luxembourgeois, mais aussi l’anglais, l’allemand ou le français. Pourquoi vouloir faire l’un ou l’autre? 

Votre slogan de campagne prône pourtant «l’avenir en luxembourgeois»…

«Oui, mais ce n’est pas que le luxembourgeois. Personne chez nous ne demande d’avoir tout en luxembourgeois! Il ne faut pas l’imposer, mais l’encourager. Ce n’est pas une langue contre l’autre.

Certains estiment que c’est le référendum sur le droit de vote des étrangers qui a réveillé tout ça. C’est un regret pour vous?

«Non, pas du tout.

Vous le referiez, si c’était à refaire?

«Je le préparerais mieux. Je mènerais plus de consultations auparavant pour mieux expliquer. Nous n’avions pas de tradition référendaire au Luxembourg et mon gouvernement n’avait aucune expérience en la matière. Mais je le referais parce que je pense que c’était important de trancher cette question qui était ouverte depuis des années et les Luxembourgeois ont répondu clairement. Et qu’on ne vienne pas me dire que 80% des Luxembourgeois sont racistes comme j’ai pu l’entendre! Non, 80% des Luxembourgeois ont dit que celui qui veut voter au Luxembourg doit prendre la nationalité. 

Je suis plutôt pour une aide matérielle qu’une redistribution générale.

Xavier Bettel, Premier ministre

Claude Wiseler et le CSV prônent l’orthodoxie budgétaire. Étienne Schneider pour le LSAP estime, lui, que l’heure de la redistribution a sonné. Comment vous situez-vous? 

«J’aimerais d’abord que Claude Wiseler m’explique comment on peut être orthodoxe en créant partout de nouvelles infrastructures, en menant une offensive logement et en limitant la croissance! On ne peut pas prêcher l’eau et boire du vin. Monsieur Schneider, lui, veut redistribuer… Moi, je dis qu’on est en période électorale et que chacun essaie d’amadouer son électorat. Je suis plutôt pour une aide matérielle qu’une redistribution générale. Je préfère des aides concrètes comme la gratuité des livres scolaires ou des transports.

Et pour les entreprises?

«Je l’ai dit, il faudra ramener la fiscalité dans la moyenne de l’OCDE et encourager les PME. Nous aiderons aussi les start-up en proposant par exemple des déductions fiscales si vous investissez dans une start-up. Celles-ci seront plafonnées et ne dureront pas ad vitam æternam, mais il faudra envoyer ce signal.

Pourquoi ne pas l’avoir fait avant? 

«Nous sommes trois partis au gouvernement et les trois partis doivent se mettre d’accord.

Qui était contre?

«Nous en tout cas, on était pour!

Le Luxembourg doit-il étudier de nouveaux secteurs sur lesquels miser en économie?

«On a déjà fait l’étude Rifkin, qui m’est très utile, même si ce n’est pas une Bible.


Xavier Bettel et Matthieu Croissandeau, directeur éditorial de Maison Moderne. (Photo: Anthony Dehez)

Concrètement, ça a débouché sur quoi?

«Elle permet de nous guider, sur le digital notamment. On a su encourager des entreprises à venir se développer au Luxem­bourg. Nous en récoltons aujourd’hui les fruits. J’ai quand même un pays, l’Estonie, qui m’a confié ses données. Des organisations internationales sont en train d’installer leurs data centers. Du point de vue de la connectivité, on est quand même les leaders. 

Sur le logement, les résultats sont moins reluisants…

«Le logement est un des dossiers les plus difficiles du fait de la croissance. Mais quand je vois ce que construisent la SNHBM et le Fonds du logement, c’est trois fois plus qu’avant.

Mais ça reste très insuffisant…

«Oui, mais on a pu débloquer des terrains, par exemple avec ArcelorMittal. Il y a de grands projets en planification. Nous avons changé de paradigme. On a eu par exemple un concours au Kirchberg où l’État devait attribuer le terrain au mieux-disant. Or, comme le promoteur répercute son prix d’achat sur le prix de vente, on poussait nous-mêmes les prix à la hausse.

Du coup, j’ai annulé le concours et fixé une autre condition: construire à un certain prix. Résultat, on a pu vendre des logements 50% moins cher. Voilà des modèles qu’il faut continuer. Après, il faut reconnaître que l’État n’y arrivera pas tout seul. On a besoin des communes. Et je pense qu’il serait aussi important de regrouper au sein d’un ministère le logement, les infrastructures et l’intérieur.

Qu’attendez-vous des communes?

«Elles savent mieux que nous ce qui rentre dans le constructible ou pas. Elles pourraient par exemple permettre de construire en hauteur. Aujourd’hui, on est trop limité, alors que l’on pourrait facilement ajouter un ou deux étages de plus par endroits.

Je n’ai pas envie que les jeunes d’aujourd’hui deviennent les frontaliers de demain.

Xavier Bettel, Premier ministre

Il faut des tours au Luxembourg?

«Pas dans un quartier résidentiel, mais au Kirchberg, au Ban de Gasperich ou dans un nouveau quartier, ça ne me dérangerait pas, à condition de se fixer des objectifs de mixité sociale ou intergénérationnelle. C’est une chance que nous avons eue au Luxembourg de ne jamais construire de ghettos.

Faudra-t-il des mesures plus coercitives pour endiguer la spéculation? 

«Pas avec moi. Je suis contre l’expropriation. La propriété privée est un principe fondamental dans un État de droit, sauf bien sûr en ce qui concerne les grandes infrastructures d’intérêt général comme la construction d’une route. En revanche, je suis pour des taxes sur les logements vacants au bout de deux ou trois ans. J’ai dans ma rue une maison qui est vide depuis 22 ans! Ce n’est pas acceptable alors que tant de gens ont du mal à se loger.

Je n’ai pas envie que les jeunes d’aujourd’hui deviennent les frontaliers de demain, faute de pouvoir trouver un logement abordable. Certains gagnent trop pour bénéficier d’un logement social, mais pas assez pour se payer un logement normal. Ce sont les oubliés de la politique du logement depuis ces 20 dernières années. 

Retrouvez la première partie de cette grande interview ici.

Les infrastructures de transport, le logement, le développement territorial… Tout cela prend du temps, alors que les demandes sont urgentes… 

«Ces cinq dernières années, j’ai pu avancer, mais surtout pour rattraper le retard que le Luxembourg avait pris. Là, je vais pouvoir faire plus, et surtout plus vite.

Sur quoi se jouera la campagne? Xavier Bettel répond à Paperjam en vidéo en marge de cette interview: