Histoires d’entrepreneurs

Affaires de famille

27 Février 2013 Par Alain Ducat
 (Photo : Julien Becker)

Soit leur nom est une marque, soit ils contribuent à donner de l’éclat à une entreprise dirigée par un de leurs parents. Les jeunes entrepreneurs d’hier ou de demain font partie intégrante du tissu économique national qui peut s’exporter, se développer, se transformer et se transmettre. Quand parcours de vie et business vont de pair.

L'histoire économique du Luxembourg se confond souvent avec des histoires de famille. À se demander, parfois, s’il n’existe pas un gène de l’entreprise, quelque part dans la chaîne ADN de certaines fratries, qui pourrait être en plus favorisé par le climat grand-ducal. Si l’on regarde parmi les entreprises emblématiques d’aujourd’hui, les exemples sont légion. Et, souvent, il y a ce petit plus qui fait les belles histoires.

230 bus de ligne, 32 cars touristiques et 70 minibus, selon son décompte : Sales-Lentz est devenue une grosse société spécialisée, d’une part, dans les transports – publics et privés – en autocars et bus – et, d’autre part, dans les activités de voyagiste. La société grand-ducale a essaimé, au fil de rachats d’entreprises, notamment en Wallonie. Elle s’est développée en faisant croître des activités à la fois différentes et intimement liées. Comme peuvent l’être des frères, sans doute. Et ce n’est pas un hasard…

Jos et Marc Sales, quand ils sont entrés dans la maison familiale, ont chacun développé un pan de ses activités, jouant de la complémentarité naturelle et contribuant à donner des airs de marque forte à l’entreprise née dans un village du sud du pays… aux bords d’un terrain de football. L’anecdote – savoureuse et fleurant bon le terroir dans un passé pourtant pas si lointain – fait partie du mythe officiel de l’entreprise…

Juste après la Seconde Guerre mondiale, Jos Lentz, marchand de blé et fervent supporter du Progrès Niederkorn, assurait le transport de ses condisciples, pour aller voir les matchs aux quatre coins du pays, avec son vieux camion. Hors saison de foot, il se mit à organiser des excursions à la côte belge, pour la famille, les amis, avec le Dodge aménagé qui faisait aussi couchette... Vint le premier bus Bedford, en 1948, pour amener les ouvriers de la « Schmelz » entre Sanem et Differdange. Un an plus tard, ce trajet devenait la première ligne officielle de bus dans la région sud.

La vocation était là, le business model à développer aussi. En 1961, la fille de Jos Lentz, Agnès, et son mari Henri Sales créèrent l’entreprise Voyages Henri Sales-Lentz. Suivirent, par étapes, les nouveaux bus, une première agence de voyages à Ba­scharage, le premier catalogue, les premiers pas dans la capitale, les premières acquisitions d’autres entreprises… La success story est toujours en cours, et la succession a su faire jouer ses atouts.

Le siècle du digital

Un autre exemple, parmi tant d’autres, montre que l’on peut reprendre une société paternelle et la transcender, même sous des airs de détricotage, pour entrer dans une nouvelle ère, puis créer des horizons complètement nouveaux. Nicolas Buck l’a fait. Désigné entrepreneur de l’année en 2004, quatre ans après le lancement de VBS (Victor Buck Services, spécialisée dans le traitement de données financières, que l’intéressé laisse aujourd’hui dans le giron des P&T pour se lancer dans l’aventure de Seqvoia), il avait alors derrière lui près de 10 ans de gestion de l’imprimerie familiale.

En 1995, il avait pris la tête de l’imprimerie Victor Buck, vieille de 150 ans. A-t-il commis un crime de lèse-aïeul en rebaptisant la société en Qatena, en 2008 ? Puis en délocalisant une partie des activités en Slovaquie, en 2009, avant de devoir fermer le site de Leudelange ? Ou alors a-t-il apporté une nouvelle dimension, comme pour mieux faire resurgir la marque patronyme ? La suite du parcours plaide pour cette vision…

La suite du père, à la maison mère

Quand Nicolas Buck a repris les rênes, à 27 ans, il était diplômé en sciences économiques et ingénieur industriel, spécialisé en imprimerie. Son père, Francis, avait pour sa part été impliqué dans l’entreprise en tant que bâtisseur (la construction des locaux à Leudelange en 2000), sans être imprimeur de formation. Mais c’est aussi à ce moment charnière de l’entrée dans le 21e siècle – qui à n’en pas douter allait être digital ou ne serait pas –, que naissait VBS, rapidement devenue leader sur le marché lié à la place financière et premier prestataire de services PSF du pays en 2003. « VBS est un exemple type de ce que peut être une success story au Grand-Duché », soulignait Nicolas Buck dans une longue interview à paperJam en 2004. Il appuyait en outre sur le partenariat noué avec l’associé fondateur, le Belge Renaud Jamar de Bolsée. « À partir du moment où l’on s’ouvre à l’étranger, il faut savoir s’entourer de gens de nationalités différentes qui comprennent les cultures de ces pays vers lesquels nous allons », ajoutait M. Buck.

On ne dira certainement pas le contraire à l’ombre des caves de Bernard-Massard. Soutenu financièrement par une poignée de passionnés luxembourgeois et belges, Jean Bernard-Massard a créé l’entreprise en 1921. À l’époque, le but était d’élaborer des vins mousseux de qualité au Luxembourg et de capitaliser sur l’opportunité de marchés ouverts par la création de l’Union économique belgo-luxembourgeoise (UEBL).

Le marché belge est devenu le plus grand débouché de Bernard-Massard. Et c’est de Bruxelles qu’observe, pour l’heure, le prochain « patron », Antoine Clasen. Car, après le décès (en 1937) du fondateur ayant laissé son nom aux caves et aux vins, les destinées de l’entreprise ont été prises en main par la famille Clasen. D’abord sous la présidence de Bernard, avocat au Luxembourg, puis de Joseph (frère de Bernard), André et Carlo (fils de Joseph), Hubert (fils de Carlo) et bientôt, donc, Antoine (fils de Hubert)…

« Actuellement, je m’occupe principalement de la marque en Belgique où je travaille avec notre importateur (Vasco), dit le jeune brand manager, à peine trentenaire. Mais à partir du 1er juillet, je rejoindrai le siège de Bernard-Massard à Grevenmacher. » Il y épaulera son père dans différentes fonctions, avant de prendre la suite, dans quelques années.

Il était senior advisor en corporate finance chez PwC Luxembourg quand il a opté pour l’entrée dans la société familiale. « Nous avions souvent discuté avec mon père de la possibilité d’intégrer le groupe, mais j’attendais le moment propice. Je voulais absolument avoir une expérience significative avant de rejoindre la société. J’imaginais passer au moins cinq ans en dehors. Pour moi, avoir une expérience professionnelle en dehors de l’entreprise familiale était plus qu’un atout, c’était une nécessité à mes yeux. Cela permet d’apprendre d’autres façons de penser, d’autres schémas de travail, de s’enrichir des méthodes d’autres entreprises. »

Une histoire de frères et de sœurs

La décision est arrivée plus vite que prévu. « Notre nouvel importateur en Belgique était à la recherche d’une personne pour s’occuper de la marque et j’ai sauté sur l’occasion. C’était la porte d’entrée idéale : je travaillerais pour Bernard-Massard, à l’étranger, en collaboration avec la maison mère. »

De la maison mère à la filiation directe, n’y aurait-il qu’un pas tout naturel ? Nicolas Buck, pour sa part, n’est pas un adepte à tout crin de la théorie du « fils de » qui reprendra forcément et se fera un prénom. « Le but n’est pas de faire entrer les enfants dans la société. Et puis les enfants d’entrepreneurs sont rarement entrepreneurs eux-mêmes... »

Il y a, quand même, de véritables sagas familiales. Celle de la famille Wickler n’est pas la moins spectaculairement tentaculaire.

Cette saga commence chichement, en 1955, avec la carrière de Mathias Wickler : son premier camion tourna pour l’évacuation des terres du chantier du futur aéroport du Findel à Luxembourg. Mais ce chantier était une mine d’or, pour qui savait se retrousser les manches… Ses frères, Léon, Fernand et Albert le rejoignirent peu à peu. Ensemble, ils créèrent, en 1964, Wickler Frères, entreprise de génie civil. Trois ans plus tard, l’entreprise avait un premier pied en Belgique, puis sa propre centrale à béton, puis une deuxième, près d’Arlon. En 1982, Georges Wickler, fils de Mathias, rejoignait le groupe en plein boom, présent en Allemagne, en Belgique, avec une filière de travaux publics bien intégrée.

La même année, la fille de Mathias, Christiane, construisait du solide. Une station-service à Oberpallen. Un modeste point de vente stratégique, frontalier. Et qui posait ainsi les jalons de ce qui allait devenir, d’extensions en diversifications, le groupe Pall Center, avec ses centres commerciaux de proximité, son offre horeca, une station multiservice pour routiers, une entreprise de nettoyage…

Et en 1986, c’est sa sœur Mariette qui entrait dans la danse, avec une nouvelle activité : Asport était sur les rails, d’abord à Ingeldorf puis à Wickrange. Difficile, évidemment, de ne pas déceler comme une prédisposition à l’entreprise dans cette famille, dont les repas de retrouvailles pourraient vite prendre des allures de business lunch, si le travail ne faisait pas, tout simplement, partie des valeurs à l’éducation… Il serait d’ailleurs étonnant qu’à la génération suivante, il ne se trouve pas l’un ou l’autre rejeton entreprenant pour suivre la lignée.

Il y en a d’autres, bien entendu, aux quatre coins du pays, de ces fratries prodigues. Elles ont toutes une histoire, une ligne du temps, une référence, un premier de cordée. Et toutes ne sont pas médiatisées. Certaines familles n’ont pas moins bien réussi, sans pour autant passer le cap d’une identification forte, le plus souvent à dessein d’ailleurs.

Les pionniers de la Route 66

Un exemple ? À Rombach, on vit de l’attrait de Martelange, localité frontière à moitié sur la Belgique, mais dont seul le versant luxembourgeois est doté d’une riche activité commerciale. La N4 y fait figure de Route 66 ! Et on y vient de loin, parfois par autocars entiers, pour pratiquer, notamment, le célèbre « tourisme à la pompe ». Arthur Van den Abbeel, un entrepreneur du cru, y a installé une station-service en 1979. Son fils Philippe a repris le flambeau.

En 1982, le paternel prolongeait son activité par une surface de gros et détail particulièrement dotée en tabacs, alcools, vins et spiritueux. Supermarket DPS s’appuyait discrètement sur les initiales des prénoms des trois fils Van den Abbeel (dans l’ordre alphabétique et de naissance du même coup) : Denis, Philippe et Stephan (41, 40 et 39 ans). Arthur a encore amélioré un peu son parc immobilier sur Rombach avant de céder les rênes. Philippe a gardé la station, et ne manque jamais de faire le buzz pour se distinguer de ses voisins et doper ses ventes. Denis et Stephan ont développé les outils et multiplié les marchés : Tabagro pour le commerce de (très) gros volumes en tabacs, Alcogro pour les alcools (les entrepôts sécurisés ont atteint 5.000 mètres carrés), Lux-Vending pour les automates à cigarettes, Tabagro-reload pour gérer des terminaux de recharge téléphonique…

Les Van den Abbeel ont revendu leur groupe Tabagro en 2012 (à Fixmer, la filiale de Landewyck Group). « On a vendu à une autre entreprise familiale, mais qui avait de gros arguments », clignent les frères vendeurs. Et, ayant gardé de solides atouts, ils réinvestissent le fruit de cette belle affaire. À Rombach toujours, le berceau familial, où ils restent incontournables : ils y ont aussi, avec la société DPS et son « supermarket », cinq stations-services (de quatre marques différentes) le long de la nationale, un restaurant, une taverne, un salon de coiffure-parfumerie, une supérette, une vinothèque, un détaillant en cigares de luxe… Et plein de projets. « Il reste des locaux dans des bâtiments rachetés ces derniers temps, on a des plans de construction et d’aménagement, pour la circulation, le parking, la sécurité aussi », glisse Denis Van den Abbeel.

DPS comprend encore une cinquantaine d’employés. Et entretient des perspectives durables, avec plus de 3 millions d’euros d’investissements programmés en 2013. Les frères Van den Abbeel ont quelques contrats dans les tiroirs, pour implanter, dans ce coin de frontière luxembourgeoise, de nouvelles enseignes internationales attirées par l’effet Martelange…

On pourrait ainsi multiplier les exemples et les parcours, dont le pays ne manque pas. Les entreprises familiales poussent volontiers dans le creuset luxembourgeois, de toute évidence. Entre idée de génie, coup de pouce du destin, évolution ciblée et passage de témoins, les histoires de patronyme qui devient une marque, ou d’image de marque avec laquelle il faut se faire un prénom, font partie du paysage. La notion d’affaires de famille y prend sans doute un sens tout particulier.